Samedi 7 février 2009 6 07 /02 /Fév /2009 16:37

Lorsque j’ai appris la nouvelle, je me suis d’abord dis " bien fait pour sa gueule ". C’est vrai quoi, Loana a laissé sa fille à la DASS et à sa sortie du loft elle à sauté dans les bras de son chien en lui disant : " Il a manqué à sa maman le chien-chien à sa maman ". J’ai une haine profonde pour tous les gens qui préfèrent les animaux aux humains, c’est comme ça. Alors quand ils se font défoncer la gueule et finissent dans la baignoire, je dis bravo. Ce que je me suis dis ensuite c’est qui avait bien pu faire ça et là j’ai pas eu à réfléchir bien longtemps. Il ne pouvait s’agir que de Sami Naceri et son compère William Leymergie. Et là, j’ai nettement moins rigolé.

 

S’il y a bien un homme sur terre qui me fait encore plus flipper qu’Eric Zemmour, c’est bien William Leymergie. Et pourtant dès que vois Zemmour sur un plateau, j’angoisse. Il n’a pas encore parlé que j’ai la nausée. J’en conclu que c’est physique. Il me fait penser à cet acteur qui jouait le vampire dans Nosferatu de Murnau. Un vampire. Un être animé d’intentions si maléfiques qu’elle propage son aura ténèbreuse à travers l’écran. Lorsque Zemmour ouvre la bouche c’est encore pire. Il fait étalage de ses limites intellectuelles, c’est tellement malsain que mon poste de télévision sent mauvais. Et pourtant, personne ne le contrarie sur le plateau, il peut dire ce qu’il veut tout le monde s’en fout. Tant qu’il ne s’en prend pas au blanc. Il n’y pas trouble de l’ordre public, tant qu’on ne touche pas aux valeurs de la république, tout va bien. Zemmour répète sans cesse que l’Europe est la cause de tous nos problèmes, que les étrangers devraient oublier leur culture et se laisser absorber par la notre (alors que notre culture, qui sans cesse evolue, est bien le résultat d’un mélange de culture venues d’ailleurs), que la France est le plus beau pays du monde et qu’elle devrait arrêter d’être le pays des droits de l’homme (ce qu’elle n’a jamais été dans les faits) sinon on ne s’en sortira pas. Bref, il dit la même chose que Le Pen sauf que sur le plateau tout le monde est cool et tout le monde s’amuse. Un soir son partenaire ose prétendre que, en France, si on est noir, c’est vraiment galère de trouver un emploi correct ou un appart à louer, Eric Zemmour s’énerve et vocifère "mais non c’est faux, c’est n’importe quoi". Moi, j’appelle ça du révisionnisme et Dieudonné n’est même pas là pour lui remettre un prix (depuis ce jour maudit ou Elie Semoun l’a appelé pour lui dire "t’as dis des méchantes choses, j’appelle Arthur : tu ferais plus jamais de télé ! ") 

 

Pas de prix pour Eric Zemmour mais un poste à pourvoir au SAV du racisme en France.

 

L’autre jour, je faisais mes courses avec ma copine au Monoprix. On passe en caisse tout en profitant du spectacle gratuit offert par le vigile qui demande courtoisement à une dame qui allait sortir du magasin de vider ses poches. La discussion s’envenime légèrement quand la femme suggère au vigile de s’occuper des vrais voleurs plutôt que d’emmerder les pauvres gens comme elle qui crève de faim. Prise sur le fait car elle avait réellement volé et un peu honteuse j’imagine de se mettre en scène devant tout monde (toujours beaucoup de monde au Monoprix sur l’avenue d’Italie, produits très chers mais d’excellente qualité), elle finit par lui cracher à 2cm du visage : espèce de sale noir de merde. Bien distinctement, pour que tout le monde entende. Comme dans la salle tout le monde s’était arrêté de respirer avant cette dernière déclaration, on entend aussitôt un lâche murmure s’élever. Du genre tout le monde est choqué. Tout le monde sauf le vigile qui avouera plus tard à ma copine entendre ça tout les jours et donc il s’en fout (alors qu'il ne devrait pas s'en foutre), ma copine à qui on a souvent dit la même chose depuis qu’elle est en France (par plus tard d’hier au travail, elle s’est fait traiter de sale raciste antillaise par un client Africain alors qu’elle est elle-même Gabonaise, enfin bref) et moi qui esquisse un sourire amusé car rien de me choque en ce bas monde. 

 

Sur ce ma copine se retourne vers le reste de la file toujours sous le choc et demande à tout le monde de se détendre. Simplement parce que cette dame a dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Non pas qu’elle mérite des applaudissements (la dame) mais moi qui vis avec ma copine depuis 10 ans (dont 5 ans dans l’est de la France quand même) je suis bien d’accord avec elle (ma copine). La France est un pays raciste envers les noirs mais elle ne l’assume pas.

 

Heureusement, l’élite de notre pays s’est rattrapée récemment en créant le service après-vente du racisme en France. Composé de personnes, d’intellects qui n’ont pas peur de dire ce qu’ils pensent et surtout le disent à la France entière à la télévision ou dans les journaux à l’instar de Jean Claude Narcy pendant l’investiture de Barak Obama ou d’Eric Zemmour dès qu’il ouvre la bouche. Bien sûr on va me dire que Narcy n’est pas raciste mais et alors ? Que vient faire ce commentaire pendant que Aretha Franklin chante ? Ça veut dire quoi au juste "on devait chanter comme ça dans les champs de coton". Ou encore ce journaliste de Téléfoot qui déclarait il y a quelques années "17 joueurs de couleurs sur 22 sur la pelouse, ça fait quand même un petit peu beaucoup". Lui aussi a sa place au SAV du racisme.

 

En même temps ce genre de réflexion c’est vraiment drôle. Pas autant que la banderole sur les ch’tis c’est sûr mais drôle. Moi les gens cons ça ne me choque pas, ça me fait rire. Faut vraiment être chômeur, pédophile ou consanguin pour se sentir mal en voyant cette banderole. Moi je suis des Vosges. Si un jour, je voyais une banderole : RADIOACTIFS, ZOOPHILES, ALCOOLIQUES,  BIENVENUE DANS LES VOSGES, ça me ferait bien rire. J’en ai rien à foutre des Vosges ou de la France. La vie est belle quand on est blanc, vosgiens ou ch’tis pas de problème pour travailler ou louer un appart’ Eric Zemmour a juste un problème avec les couleurs. Les italiens ou les portugais qui vivent en France depuis 30 ans et qui parlent pas un français correct, t’en a rien à foutre parce qu’ils sont blancs ! Continue comme ça, assume ton racisme.

 

Et bien. Je vois que je me suis un peu égaré. Comme je vous le disais un peu plus haut, William Leymergie et bien plus effrayant. Un matin, entre deux épisodes de Titeuf, je zappe sur France 2 et je tombe sur William. Rien que son visage muet me rempli de terreur. A cet instant il demande à Laura du web de commencer sa chronique. Je connais pas Laura du web mais c’est ce qui est inscrit en bas de l’écran. Par contre Laura, elle connaît bien William et je ne sais pas si elle fait ça à chaque fois, mais elle bégaye, elle rate son lancement, en plus son sujet est nul (une pub contre la fourrure diffusé pendant le superbowl, la pub est nulle c’est pas sa faute mais bon), elle est en panique et ça se voit à l’antenne. Elle est terrorisé et se dit que le type à coté d’elle est un mec qui peut péter les plombs à tout instant même à l’antenne. Même moi, devant mon écran j’ai senti le malaise, ce type inspire une peur profonde. Et comme elle merdait complètement, il avait toutes les bonnes raisons de la tabasser en direct. Pendant une minute qui m’a parut une éternité (et pour elle aussi, je pense), j’ai cru que j’allais voir mon 1er meurtre en direct. Puis je me suis ressaisi en me disant qu’il avait tabassé Loana la veille et que ses pulsions  singulières n’allaient pas se manifester aujourd’hui. Je suis tout de même retourné voir Titeuf.

 

Enfin, ce n’est que partie remise. Courage, Laura du Web.

Par Joe Gillian - Publié dans : déprime - Communauté : la communauté des doomer
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 22:44

L’obscurité s’était emparée de cette terre comme elle s’emparait de toute vie sur terre. Mais les mineurs étaient encore à l’œuvre au réveil de notre nuit sans sommeil. Le transporteur s’était posé au pied d’un volcan ancestral, exploité depuis des années. La compagnie minière refusait de construire une plate-forme au sommet du volcan. Elle préférait laisser ses hommes descendre la montagne à pied, les épaules déformées par le poids des sacs de minerais et les organes vitaux rongés par les émanations toxiques du volcan. Les campements des contre-maîtres de la Confédération étaient luxueux et les sismographes les plus développés encerclaient le volcan. Mais les mineurs n’avaient même pas de masque à oxygène modifié.

 

_Barrons-nous d’ici, c’est n’importe quoi, dit Milan en tournant le dos à la montagne.

 

Il avait raison. C’était quoi ce monde ?

 

Bret, notre convoyeur connaissait un militaire qui se rendait souvent sur la côte. Selon Bret, le dénommé Lieutenant Dan ( un être dénué de toute expression faciale et entièrement recouvert d’un accoutrement de militaire ) acceptait de nous y conduire dans son véhicule de fonction en échange de quelque gramme de poudre.

 

_Pas question, objecta Milan, elle est à moi. J’en ai vendu la moitié pour toi et j’ai du en refiler pour rencontrer Javier, Francky et Juan Primo, il ne m’en reste plus beaucoup.

 

_Si on réussit cette mission, on n’aura plus jamais besoin de ça. La musique est une drogue bien plus puissante que toutes celles que tu as pu goutter dans ta vie. Elle s’infiltre dans toutes les parties de ton corps et dans les moindres recoins de ton âme et tu ne peux pas t’en débarrasser comme ça. Elle coule dans tes veines mais elle ne s’en va pas au bout de quelque heure. Regardes, je peux encore la sentir en moi.

 

Milan me regarda avec un peu d’attention.

 

_C’est vrai, me demanda-t-il, tu la ressens encore ? 

 

A contrecœur il donna 3 sachets de poudreuse au Lieutenant Dan et nous quittâmes le volcan. Le Lieutenant ne parlait pas et depuis l’arrière du véhicule Milan lui annonça que Dieu l’avait privé de la parole pour le punir d’exploiter les mineurs de la vallée. Le Lieutenant ne répondit rien. Son visage resta figé tout le long du voyage.

Il y avait un être déshumanisé à mes côtés et un droïde prédicateur à l’arrière mais je ne m’en souciais pas. J’avais le mal du pays et toute cette clarté autour de moi ( car l’aube se levait ) me troublait. Il n’y avait aucune obscurité pour nous cacher et tous les démons qui s’étaient emparés de cette terre pouvaient nous surprendre. Je comprenais maintenant Milan et je ressentais les craintes qu’il avait perçu dans l’appartement. Et il n’y avait pas que cela. En plus du jour qui me brûlait les yeux, il y avait cet air non modifié qui empoisonnait mes poumons. Derrière moi, Milan dormait et j’étais pratiquement certain qu’il n’avait rien prit. Il dormait sereinement et ces poumons d’androïde ne souffraient pas de l’air pur.

 

J’avais envie de demander à l’être sans humanité de me laisser sur le bord de la route et de rouler pour l’éternité, sans jamais s’arrêter, avec Milan à son bord.

 

Mais au milieu de la matinée, le véhicule s’arrêta. Sans dire un mot, le lieutenant Dan sorti du véhicule et je le suivis, laissant Milan plongé dans le sommeil. Je ne comprenais pas ce qui avait alerté l’impassible militaire. En quittant le bord de la route nous étions entrés dans une sorte de champ de hautes herbes vertes. Les herbes, pareilles à de fins roseaux, étaient de plus en plus hautes et la terre devenait boueuse. Et puis enfin, je vis ce que le lieutenant avait remarqué depuis la route. Il y avait des hommes et des femmes au milieu des hautes herbes. Ils n’étaient qu’une dizaine et se tenaient alignés. Alors nous les dépassâmes et ce que je vis stoppa les battements de mon cœur. Un bruit sourd, puis un autre. Très espacés au début puis ils reprirent leur fréquence normale. Ce n’était pas un champ. C’était un immense lac et nous étions sur ses bords car les hautes herbes qui en sortaient étaient les mêmes qui sortaient de la glaise. En temps normal, nous ne l’aurions pas distingué mais il s’était passé quelque chose d’anormal.

 

A cet endroit de la terre, la nature avait tenté de reprendre ses droits mais elle ne pouvait se dissocier de la mort. La beauté s’était amourachée de la mort. Cette nuit où j’avais, pour la première fois, entendu de la musique, ne m’avait pas empêché de tuer.

 

Il s’était passé quelque chose d’effroyable car on pouvait voir la surface du lac sur une large étendue. Comme si une météorite avait pénétré l’eau et laissé son empreinte en emportant les hautes herbes sur une centaine de mètres. Une météorite ou un transporteur abattu par des terroristes locaux. Il y avait quelque chose sous l’eau, je pouvais le sentir.

 

Et pourtant, il ne s’était rien passé. Le lieutenant Dan semblait savoir où se situait la frontière entre la terre et l’eau. Il s’avança encore un peu puis se retourna pour faire face aux humains qui se trouvaient là. A cet instant seulement, je m’aperçus que le lieutenant Dan avait une arme sur lui. Et j’entendis enfin sa voix glacée.

 

_Il s’est passé quelque chose ici, commença-t-il.

 

Ce n’était pas une question ni une affirmation, c’était une phrase destinée à provoquer une réaction. Les hommes et les femmes baissèrent tous la tête.

 

_Quelqu’un sait ce qu’il passé ici ? Demanda-t-il alors.

 

Personne ne répondit et certain secouèrent la tête. Et je me surpris à secouer ma tête de gauche à droite. Je ne savais pas ce qui s’était passé ici et Patrice Releoded m’avait engagé pour un autre travail mais le lieutenant Dan venait de me convaincre de revenir en ces lieux.

Après m’être défoncé dans les pièces qu’il faudrait pour découvrir qui avait tué l’enfant de la sœur de Patrice, je reviendrais ici me défoncer au milieu des hautes herbes.

 

Puis nous retournâmes au véhicule. Milan ouvrit les yeux alors que nous approchions de la côte et le lieutenant Dan nous abandonna sur la plage.

 

 

 

L’océan était mort et la côte, parsemée de baraquements. Il n’y avait ni vague ni vent. Il y avait des enfants immobiles sur le sable gris. Ils regardaient tous l’horizon, silencieux. Face à l’océan, la plage s’élevait par endroit et de plus grandes bâtisses, aussi sombre que luxueuse, la dominaient. Et sur la terrasse d’une de ces grandes demeures de bois noir, on pouvait voir une femme, les mains posées sur le bois d’une palissade. Elle regardait les enfants qui regardaient l’océan.

 

La demeure était bien gardée, aussi bien que la tour clandestine. Il y avait des gardes partout autour de la maison. Pas très discrets mais imposants. L’un d’eux vint à notre rencontre alors que nous gravissions la pente qui menait à la maison.

 

_Si vous ne faites pas d’histoire vous pourrez vivre encore quelques jours, j’ai une vingtaine d’hommes qui vous ont dans leur viseur alors barrez-vous, annonça l’homme un peu froidement.

 

Milan s’approcha de lui en souriant. Il paraissait navré de la tournure des évènements.

 

_Ecoutes connard, on vient de Genoa City, alors nos vies se déroulent en permanence devant des viseurs, où que nous soyons. Alors j’en ai rien à branler de tes bouseux. 

 

_Patrice nous envoie, ajoutais-je.

 

Le garde s’écarta et tous les autres avec lui jusqu’au seuil de la demeure. Sur le pas de sa porte, le maître des lieux nous ouvris les portes de sa fastueuse demeure. Ce n’était pas la sœur de Patrice.

 

L’homme était habillé tout en noir et je sentais que cela n’avait rien à voir avec sa période de deuil. C’était un homme très riche et très puissant au regard de sa demeure. Il y avait donc de très grande chance qu’il soit un mauvais homme. Nous étions assis sur un splendide canapé et l’homme se tenait en face de nous sur une simple chaise. Il y avait deux hommes sur ses côtés et deux se tenaient juste derrière nous.

 

Si j’avais des supers pouvoirs, est ce que je les utiliserais pour faire le bien ou pour faire le mal ?

 

Milan avait pensé à voix haute, une fois de plus, en levant les yeux au plafond. Moi je m’étais retourné et j’avais aperçu la femme sur la terrasse, face à l’océan, à travers une grande baie vitrée. La sœur de Patrice Reloaded. L’homme en face de nous était son mari et il nous expliqua que sa femme l’avait informé de notre venue.

 

_Que vous a dit Patrice au juste ? Demanda-t-il.

 

_Pourquoi votre femme ne vient-elle pas nous rejoindre ? Demandais-je en réponse.

 

_Depuis qu’il est mort, elle reste là, jours et nuits, à regarder l’océan et les enfants. Elle pense qu’il va revenir par les flots et que les enfants qui sont sur la plage vont lui rapporter. Bien que l’océan soit mort et que je ne laisserais pas ces enfants de mineurs approcher de ma propriété.

 

Plus rien ne nous choquait dans ce monde pourri mais l’homme qui ne s’était toujours pas présenté était anormalement serein et glacial. Ce n’était pas le deuil de la maison qui refroidissait l’ambiance mais son visage impassible et sa locution laconique et méthodique.

 

_Je vois ce que c’est, répondit effrontément Milan.

 

_Elle reste la journée à attendre, reprit-il. Et la nuit, comme elle discerne plus rien elle reste encore, persuadé que derrière l’obscurité, les enfants lui ramènent son bébé.

 

Puis il se présenta enfin. Il s’appelait Morgan Bauglir et sa femme se nommait Melianne. Une semaine s’était écoulée depuis qu’une personne avait réussit à pénétrer dans la demeure pour tuer l’enfant. Bauglir, en tant qu’homme de pouvoir, avait embauché les meilleurs enquêteurs de la Confédération mais ils n’avaient aucune piste.

 

Et nous, nous n’étions pas là pour enquêter. Bauglir avait tellement d’ennemis qu’il savait déjà qu’il ne trouverait jamais les assassins de son fils. Nous étions là parce que Melianne Bauglir était la proie d’horribles visions. Elle disait que son enfant ne pouvait pas rejoindre le ciel et qu’il pleurait pour cela. Elle disait que l’enfant était perdu et que si elle restait à l’attendre, il reviendrait bientôt. Nous étions envoyés par son frère pour voir ses visions et lui dire de ne plus attendre. Mais Morgan Bauglir ne savait rien de tout cela et il nous prenait pour des enquêteurs. 

 

Depuis le canapé, Milan se retournait souvent mais il ne regardait pas la femme aux yeux d’horizon. Il regardait le néant. Car dehors, il n’y avait ni obscurité, ni tour, ni pyramide électrique. Ni vacarme ni de chaos en mouvement ou suspendu. Il n’y avait aucune barrière artificielle, aucune protection. Il n’y avait aucune ombre pour se cacher des démons qui avait pris possession de la terre au début des temps. Juste le néant.

 

_Où est votre chaos ? Demanda Milan.

 

_Pardon ? Répondit l’homme en noir.

 

_Votre chaos, insista Milan.

 

_Notre chaos, dit une voix attristée, notre chaos a quitté cet endroit pendant la nuit. Le chaos se nourrit de vie et il n’a plus rien à dévorer ici.

 

La baie vitrée s’était retirée sans un bruit. Le silence était partout mais le silence du dehors était plus terrible que celui de la demeure. Melianne Bauglir avait traversé la pièce comme un fantôme et avant de disparaître elle avait ajouté ses sinistres paroles :

 

_Dormez dans sa chambre et vous l’entendrez vous aussi.

 

Son mari nous fit un sourire navré, comme s’il s’excusait pour elle, d’être devenue folle.

 

Mais nous n’avions pas besoin de réfléchir, ni même de nous droguer pour deviner qui avait pu pénétrer dans cette forteresse pour tuer un bébé dans son berceau. La raison nous échappait encore et nous ne savions pas encore pourquoi l’enfant ne trouvait pas son chemin dans la mort mais la culpabilité de Morgan Bauglir dans cet homicide n’était pas à prouver. Il n’y avait qu’à le regarder et l’écouter.

 

 

La nuit tomba doucement sur la côte. C’était une vraie chambre d’enfant pas comme l’entrepôt d’enfants que nous avions eu pour l’orphelinat Ethan. Les tapisseries étaient pâles mais on devinait des couleurs orangées et chaleureuses. Melianne nous avait laissé deux confortables fauteuils et déposé quelques sachets de plantes vénéneuses du volcan pour Milan. 

 

_Tu crois que ce sont des vraies plantes, je veux dire des plantes vivantes ? Me demanda Milan alors que je nous préparais nos sticks.

 

_C’est possible, le volcan est vivant.

 

_Je crois que l’enfant ne peut pas monter au ciel parce que la file d’attente est infinie, annonça Milan. Il y a eu trop de morts ces 3 derniers siècles. Je crois que c’est complet là haut et que bientôt les morts vont revenir sur cette terre désertée par les vivants.

 

_Vraiment ?

 

Je m’empressais de terminer nos collations car Milan me fichait la trouille. Il avait sûrement raison et je préférais être défoncé pour accueillir les morts qui allaient revenir en masse.

 

 

Plongé dans l’obscurité j’entendis Milan s’endormir peu après minuit. Et puis il se mit à pleurer doucement. J’avais l’habitude de l’entendre sangloter dans la nuit…

 

Puis il se réveilla et me parla comme s’il ne s’était pas endormi. Il me répondit que lui aussi se sentait fatigué parfois alors que je ne lui avais même pas parlé. Je lui avait peut-être parlé sans m’en souvenir ou dans mon sommeil, même si je n’avais pas dormi.

 

_J’ai l’impression de m’effriter, murmura-t-il, comme si mon esprit se désagrégeait lentement, et je n’arrive pas à arrêter cela. 

 

Puis le silence nous envahi à nouveau et je n’entendis plus Milan. L’obscurité s’était emparée de toute chose, je ne pouvais même pas distinguer le berceau de l’enfant qui se tenait juste devant moi. Et Milan n’était pas là. J’étais seul dans la nuit.

 

Je sursautai. Une clarté nébuleuse traversait la fenêtre et je pouvais de nouveau distinguer la chambre. Elle était beaucoup plus grande qu’elle m’avait semblé en entrant. Il n’y avait plus aucun meuble, seulement des couvertures posées au sol le long des murs. J’apercevais Milan par la grande fenêtre, marcher 6 étages plus bas. Je le voyais lorsqu’il passait sous la lumière des lampadaires. Il entrait dans la nuit puis réapparaissait sous la lumière. Mais il plus il marchait et il plus il mettait de temps à revenir vers la lumière entre chaque espace. Et derrière moi, les enfants s’agitaient de plus en plus.

 

Il y avait des enfants. Ils s’agitaient dans la clarté nébuleuse parce qu’ils pressentaient qu’un grand malheur allait arriver et qu’ils n’en savaient pas plus. Moi je savais bien ce qui allait se passer ( Ils allaient tous mourir le temps de tomber au sol ) mais je ne pouvais rien faire. Mes mains étaient enchaînées contre le mur et je pouvais plus bouger. Et Milan marchait toujours dehors, de lumière en lumière. Et les enfants se déplaçaient frénétiquement dans la chambre de l’enfant. Ils dansaient et sautaient sur place, pris d’une envoûtante fièvre. Il fallait que Milan m’entende ou me réveille car je ne pouvais briser mes chaînes. Alors je me mis à frapper ma tête contre la vitre, à la frapper de plus en plus fort pour ne plus entendre les pleurs des enfants.

 

Et puis, je sentis une main se poser sur mon cœur affolé et les enfants cessèrent de pleurer un à un jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un pleur dans la pièce.

 

Milan était à mes côtés et l’obscurité était revenue. Il avait fait fuir mes rêves mais l’horrible réalité de ce monde continuait. Milan n’avait jamais pleuré dans cette pièce. C’était bien l’enfant de Melianne Bauglir qui se manifestait devant nous. Car les pleurs, ce n’était pas le pire. Juste sous nos yeux et malgré la nuit, nous pouvions distinguer très nettement le berceau de l’enfant se balancer de gauche à droite.

 

_Je pensais que la réalité n’était pas altérée hors de nos frontières, chuchota Milan.

 

Il ne paraissait nullement effrayé. Le balancier du berceau transportait son esprit et je pouvais le sentir sourire dans la nuit. C’était le genre d’expérience nouvelle qui le ravissait. Il n’allait pas en revenir d’entendre de la musique. Si nous sortions vivant des griffes de Morgan Bauglir.

 

_C’est une manifestation physique, répondis-je. Comme celles que j’ai vu dans la tour clandestine.

 

 

Quand l’aube approcha, les pleurs se turent lentement. L’âme n’avait pas trouvé son chemin cette nuit encore et il fallait qu’elle se repose. Nous étions à nouveau seuls dans la chambre.

 

_Cette plante qui pousse sur le flanc du volcan, dit Milan, je propose que nous en récoltions avant de repartir. Elle est si puissante et regarde : je me sens bien, mon brouillard s’est dissipé en un instant. Ça c’est parce que c’est une plante naturelle.

 

Milan avait raison. Mes visions n’avaient jamais été aussi claire. Même si je n’avais pas compris la mienne.

 

_Qu’as tu vu ? Lui demandais-je.

 

_J’étais enchaîné. Dans un endroit sombre et silencieux. Pas moyen de m’en sortir ou d’appeler à l’aide. A cause des chaînes. Et toi ?

 

Je n’avais pas l’habitude de mentir à Milan. Mais je ne voulais pas qu’il s’inquiète de ma santé mentale.

 

_A peu près la même chose.

 

 

 

Nous avions quitté la demeure de Morgan Bauglir au milieu de la journée en disant à Melianne de ne plus s’inquiéter car nous allions libérer son enfant. En partant nous n’avions pas vu Morgan mais nous savions qu’il nous attendait déjà au cimetière.

 

Il y a quelques années, à cause de la dépopulation, les gens avaient recommencé à enterrer leurs morts. Melianne nous avait indiqué la voie. Je n’étais jamais entré dans un sanctuaire mortuaire et ma nervosité augmentait à chaque pas. Nous étions restés silencieux durant toute notre marche à écouter les bruits du néant. A écouter le néant et à nous droguer par inhalation et injection. A l’orée du cimetière, il faisait nuit et Milan brisa le pacte.   

 

_Ethan ?

 

_Ils ne sont pas plus morts que toi et moi, ne t’inquiète pas.

 

Milan aussi était tracassé mais il avait d’autre souci.

 

_Ce n’est pas ça…Je n’ai pas dormi depuis plusieurs jours et, a vrai dire, je ne me souviens plus si cela m’est déjà arrivé.

 

_Rassures-toi, tu as dormis dans la voiture qui nous a amenés sur la plage morte. Je t’ai vu.

 

Milan se tourna vers moi et pour la première fois la tristesse qui vivait en lui depuis toujours enveloppa son visage. Je vis son vrai visage et j’entendis sa vraie voix, une voix qu’il me semblait avoir entendu il y a longtemps mais qui ne venait pas de lui.

 

_Je ne dormais pas. Parfois je ferme les yeux pendant longtemps et je marche de points de lumière en points de lumière dans une vaste obscurité. Ils me guident. Mais depuis quelque temps, les lumières sont de plus en plus espacées et dans le véhicule du lieutenant- je ne dormais pas- les lumières n’étaient plus que de faibles lueurs. On dirait…qu’elles vont s’éteindre. Dis-moi Ethan…que m’arrive-t-il ?

 

_Nous faisons tous d’étranges rêves. C’est à cause des pilules de l’éveil et il y a cette réalité altérée qui nous fait perdre le contrôle de nos sensations.

 

_Mais je ne sais pas quand vient le sommeil ni quand il me quitte. Je n’ai aucune compréhension du sommeil ou de la faim, a t’on mangé chez Morgan Bauglir ? Me demanda Milan d’une voix tremblante.

 

_Je ne sais plus…il me semble que tout est différent depuis la nuit de la chute de l’orphelinat.

 

_Quel orphelinat ?

 

Milan ne se souvenait d’aucun orphelinat dans sa vie. Et pour moi, quelque fois, ce n’était plus qu’un mauvais rêve. Et je ne savais pas ce que tout cela signifiait.

 

 

Nous approchions de la tombe de l’enfant et ce n’était pas ce qui était gravé sur la pierre qui nous avait aidé à la repérer. Nous avions déjà vu ce genre de chose dans les bas fonds de la métropole. En 2 millions d’années d’évolution, certains comportements n’avaient pas changé. Des rites. Des croyances étranges. Les sacrifices étaient monnaie courante dans les méandres des zones de pouvoir à cause de puissants groupes spirituels. Certaines sectes qui avaient survécu au travers des siècles, avaient toujours besoin de sang. Personne ne savait ce qu’ils en faisaient mais en échange, ils pouvaient vous placer où vous vouliez dans la pyramide.

 

Les images et la musique n’étaient plus de ce monde mais les sociétés secrètes prospéraient partout où il y avait du pouvoir à dévorer. Morgan Bauglir était très puissant et il avait du pactiser avec des forces obscures pour en arriver là. Mais les forces lui demandé du sang, encore du sang. 

 

La tombe de son enfant était recouverte de lourdes chaînes. Ainsi son âme ne pouvait s’envoler et la mémoire de son corps, s’agitait encore dans son berceau. Comme nous avions senti la présence de l’enfant dans la chambre nous sentions celle de Morgan dans l’enceinte.

 

_Comment avez-vous pu faire ça ? Lui demandais-je en me retournant.

 

_Je dois faire ce qu’ils me demandent pour accomplir mon destin, répondit l’homme au visage triste.

 

Il s’était approché de nous comme un assassin de nuit. Il était seul, sans garde et sans masque et ne regardait que la tombe. Et nous pouvions voir ses yeux s’agrandirent horriblement.

 

La chose devait se nourrir inlassablement et elle trouvait sans cesse des prétextes primitifs pour arriver à ses fins. Peut-être Morgan Bauglir visait-il la présidence du pays. Et la chose lui avait promis en échange de son enfant. Mais cela n’avait plus d’importance.

 

Morgan Bauglir, revenu en ces lieux pour la première fois depuis qu’il avait enchaîné la tombe, voyait ses certitudes s’échapper. Et sa bouche se déchirer en un horrible rictus.

 

Il ne regardait que la tombe et tout son corps se mit à trembler jusqu’à ce que je pose mes mains sur ses épaules. Je le forçai à regarder dans les yeux pour qu’il détourne son regard de la pierre. Milan se tenait derrière moi mais il paraissait étrangement absent de cette scène. Milan avait raison et il n’y avait pas que le monde qui s’effritait autour de nous. Car nous étions le monde et nous nous effritions avec lui. Ce qu’il y avait dans les yeux de Morgan Bauglir, c’était un monde altéré en décomposition.

 

Milan n’était pas là. Juste derrière moi, mais tout simplement pas là. Je pris Morgan Bauglir par la mâchoire, il croisa mon regard et il me bégaya enfin :

 

_C’est à cause de l’aérocivil…je n’avais pas le choix.

 

Il tremblait encore et tentait de regarder par-dessus mon épaule. Je ne comprenais pas de quoi il me parlait et je ne saisissais pas encore ce qui se passait dans mon dos mais je resserrais mon emprise sur Bauglir et retrouvais son regard.

 

_Quel aérocivil ?

 

Mais la volonté de Morgan Bauglir était plus puissante que ma main et il se détourna de mon visage une fois de plus. Ses globes écarquillés se fissuraient sous la forme de vaisseaux pourpres à l’assaut de l’iris. Je lâchais prise et j’acceptais enfin de suivre le regard du maudit.

 

Ce qu’il avait fait, c’est ce qu’il voyait. Ce qui allait le poursuivre même dans la mort. 

 

Il n’y avait aucun vent dans l’aura du cimetière mais les chaînes ondulaient sur la tombe en gémissant dans d’horribles cliquetis. Elles se tordaient et s’enroulaient entre elles comme un tas de serpents métalliques. Ce n’était que l’enfant qui voulait se libérer de ses chaînes mais pour Bauglir c’était la mort qui dansait, qui se moquait de lui et qui venait le chercher.

 

Il avait comprit cela bien avant moi comme il avait comprit qu’il était inutile de fuir.

 

_Les hautes herbes se sont courbées, elles sont maintenant dans les eaux, murmura Morgan Bauglir.

 

Je repris l’homme par le col de son manteau noir mais il fixait toujours la tombe de son enfant.

 

_Regardez ce que vous avez fait ! Criais-je.

 

Je l’implorais de comprendre mais il ne m’écoutait pas et calmement il enleva ma main de son col. Sa mâchoire se crispa et pour la première fois je le vis en colère.

 

_Puisque je vous dis qu’elles sont toujours dans l’eau ! Gronda-t-il.

 

J’étais perdu. Bauglir semblait en transe et Milan aussi était parti quelque part. Je redemandai à l’homme pourquoi il avait fait cela. Pourquoi avait-il vendu son âme et son humanité. Je lui demandai s’il avait jamais eu tout cela et alors que je n’attendais plus rien de lui, il posa sa main contre mon torse et il se mit à sourire. Il me regarda enfin et prit ma main pour la poser contre son torse, à l’emplacement de son cœur. A cause de la pression de sa main, j’entendais distinctement le mien, frappant ma cage comme à chaque mauvais rêve. Le sien battait différemment, aussi rapidement mais il produisait un bruit différent, plus sourd, moins éclairé. Moins lumineux. 

 

_A cause de la pression, émit-il dans son sourire.

 

Il vit dans mon regard que je ne comprenais rien et il ajouta deux mots :

 

"Mémoire affective" 

 

Derrière nous les chaînes engendraient toujours leurs effroyables litanies et Bauglir reprit conscience et son regard hypnotisé se perdit à nouveau sur la tombe de son fils. Son sourire s’effaça et sa main se détacha de mon cœur.

 

Maintenant il ne bougeait plus et ne tremblait même plus. Ses yeux près à imploser, arrêtèrent leur croissance et il tomba lentement à la renverse. Il tomba lourdement au sol et les anneaux des chaînes en suspension retombèrent sur la pierre. Je ne savais à quel instant précis il était mort. Peut-être était-il déjà mort quand les chaînes avaient commencé à bouger. Ou lorsqu’il avait ouvert les yeux pour la première fois dans ce monde étrange.

 

Je repris enfin mes esprits et retrouvais Milan allongé au sol.

 

_Qu’est ce qui s’est passé ? Lui demandais-je en m’agenouillant.

 

Milan ouvrit péniblement les yeux, comme sorti d’un long sommeil il se massa longuement le visage pour s’éveiller.

 

_Tu n’as rien ? Demandais-je affolé.

 

_Je vais bien, ce sont ces drogues naturelles. Elles me bousillent le crâne et ce qu’il y a dedans, répondit-il en tentant de sourire.

 

J’étais paniqué par l’étrange état de mon compagnon et par les paroles de Morgan Bauglir.

 

Tu as entendu ce qu’il a dit ? Tu as entendu ces dernières paroles ?

 

Milan se releva et constata le cadavre de Bauglir.

 

_Non. Tu l’as tué ? Me demanda-t-il.

 

_Il est mort de terreur en voyant les chaînes se mettrent à danser. Tu les as vu ?

 

_Non, mais je les ai entendu, j’ai entendu leur cliquetis dans ma nuit. Les chaînes ont vraiment bougé ? Je croyais que c’était la drogue.

 

Je lui répondis que ce n’était qu’une manifestation physique comme celle que nous avions vu dans la chambre de l’enfant. Une expérience ultime de la réalité altérée. Milan s’était fait une injection en chemin mais il n’avait rien prit dans le cimetière. Rien qui ne justifiait son inanition passagère. Il lisait l’inquiétude sur mon visage et je me forçai à sourire.

 

_Tu te drogue trop mon vieux, ajoutais-je.

 

_Ou plus assez, répondit-il en souriant à son tour.

 

 

Nous restâmes silencieux en délivrant la tombe. Je ne pouvais m’empêcher d’observer Milan alors qu’il prenait grands soins à détacher les anneaux enroulés autour de la grosse croix. Il était très fatigué et semblait avoir vieillit soudainement.

 

Nous avions décidé de ne pas retourner chez Meliane Bauglir. Pour lui dire quoi ?

 

Milan semblait déjà mort à l’intérieur mais je lui avais demandé de tenir le coup encore quelques jours. Il nous restait une dernière chose à faire. Milan n’aurait pas la force de rentrer chez nous et la tour clandestine n’était plus qu’un spectre, un phare sans lumière, un phare dans la brume que je ne retrouverais jamais. La musique, que m’avait-elle apporté ? Elle n’avait rien changé à ma vie, tout avait empiré, Milan ne se sentait pas bien. 

 

Il nous fallait maintenant marcher jusqu’au lac où le lieutenant m’avait conduit. Je savais déjà ce que nous allions trouver mais les hautes herbes nous attendaient.

 

 

 

Je ne me souviens plus combien de jours avons nous marché pour atteindre la rive boueuse du champ de hautes herbes. Je ne sais pas comment nous avons trouvé le chemin ni comment nous avons survécu sans boire ni manger dans le froid. La drogue, encore, nous avait porté et les étoiles aussi, car il y en avait au-dessus de nous.

Nous avions traversé des paysages extraterrestres avant de gravir les montagnes qui dominaient les terres. Une rivière de brume dans l’aurore se jetant dans une mer blanche engloutissant la vallée. Pour l’opiomane ce n’était que la brume matinale mais pour Milan, c’était une mer d’hydrogène comme celle qu’il avait vu sur Titan. Et puis au loin, de vastes puits dévorés par le feu, des volcans fumants et des torrents de sève serpentant dans les ténèbres.

 

Il y avait tout cela dans nos esprits mais la brume voilait ma perception de la réalité réelle et l’énergie d’Milan faiblissait. Lorsqu’il parlait, il s’essoufflait vite et je ne voyais pas toujours où il voulait en venir. Il me parla beaucoup du livre qu’il avait en tête. Il ne cessait de me répéter que nous étions en 2145 et qu’il était impossible que les hommes n’aient pas créé de robots parfaits.

 

Pourrions nous voir ses choses lorsque nous nous droguons si nous étions des robots, lui avais-je demandé.

 

Pourrions nous les voir si nous étions des humains, m’avait-il répondu.

 

Et maintenant, étendu au milieu des hautes herbes, une main reposant sur l’eau, je recherchais les étoiles dans le ciel. Mais elles n’étaient plus là. Il n’y en avait jamais eu. Milan faisait fondre son dernier sachet de poudre et mon opium modifié était déjà prêt. C’était nos seuls bagages mais pour quel voyage…

 

 

Je sentais mon corps s’enfoncer lentement dans les eaux du lac et les hautes herbes sous la surface, transpercer mon corps. L’eau rentrait dans mes oreilles et je battais des bras et des jambes pour rester hors de l’eau. Je me débattais comme un poisson prisonnier de l’air mais je m’enfonçais toujours plus. Mon cœur cognait très fort, trompé par mon esprit, troublé par les manifestations physiques dont nous avions été les témoins. Mais ce n’était qu’une vision comme j’en avais vécu des centaines. Quelque part, Milan s’enfonçait lui aussi mais dans sa propre vision et je ne le croiserais pas dans les eaux du lac. J’aurais pourtant voulu lui parler avant de partir.

 

Et puis j’entendis mon cœur s’éteindre doucement. 

 

L’eau entra dans mes yeux et instinctivement je fermai les yeux. Et lorsque je les ouvris, je n’étais plus dans l’eau mais elle était tout autour de moi. Je l’entendais respirer. L’eau était sombre mais je pouvais distinguer les hautes herbes onduler à travers le verre. Je comprenais ce que le lieutenant Dan, ce que les militaires, les politiques, cachaient. J’étais dans le trésor qu’ils gardaient précieusement et les hommes que le lieutenant avait intimidés la première fois où j’étais venu en ces lieux devaient sans doute avoir rejoint la demeure de la mort. Ce n’était pas une météorite qui avait brûlé les hautes herbes en plongeant dans le lac, c’était un transporteur qui avait courbé la végétation aquatique. Hélas, il n’y avait aucune marchandise dans le porteur. Il y avait des colonnes de sièges de chaque côté de l’étroit couloir. Et je me tenais là, parmi ces hommes, ces femmes et ces enfants à attendre comme eux que les secours arrivent.

Il n’y avait eu aucune explosion et la carcasse ne présentait aucune fissure. Il n’y avait pas une goutte d’eau dans l’avion. Les moteurs s’étaient simplement arrêtés et l’avion, par miracle avait rencontré l’eau dans sa chute. Mais les portes étaient bloquées. Les enfants étaient plus anxieux mais les adultes avaient confiance, persuadé que cet assemblage d’acier ne serait pas leur tombeau. Mais ils n’avaient pas encore compris à qui ils avaient à faire. A des humains. Et déjà leur visage s’effaçait pour ne devenir que des masques sans relief. A mesure que la mort approchait leur visage s’assombrissait et perdait toute vie. Certains erraient comme des spectres allant de hublots en hublots pendant que d’autres restaient patiemment sur leur siège, feignant d’ignorer ce qui s’était passé. Et puis, alerté par un des leur, ils se précipitèrent tous sur le même côté et plaquèrent leurs yeux sans vie contre le verre. Quelques-uns me traversèrent en passant de l’autre côté. Dehors, les plongeurs arrivaient.

 

Les secoureurs parfaitement équipés, étaient nombreux. S’ils avaient ouvert un des sas, l’eau s’y serait engouffrée mais le lac était peu profond et la plupart des passagers, sinon tous, auraient survécu. Mais maintenant ils étaient contre le verre des hublots et ils nous regardaient attentivement. Puis il s’éloignèrent et opérèrent un étrange ballet entre les hautes herbes pour se maintenir à notre hauteur. Ils conversèrent en silence et ils partirent.

 

Bien peu de passagers comprirent ce qu’il se passait à cet instant. Ils regardaient les plongeurs remonter à la surface. Quelques-uns uns commencèrent à taper contre le verre pour rappeler les secours. Et tous les autres suivirent et bientôt le porteur trembla sous les coups vains d’une centaine de mains. Certains tentèrent d’arracher les sièges ou prirent de lourds objets pour briser les hublots mais le verre et la mort étaient plus puissants. Il y avait les hurlements et les coups sur les parois et les pleurs et les prières. Et la haine et l’espoir dans une ombre fugitive dans l’eau.

 

Je remarquais alors que tous les passagers s’épuisaient dans les coups, les prières et les larmes sauf deux hommes en ensembles froids et sans esthétique, restés assis sur leur siège, résignés. Ils avaient compris avant tout le monde que personne ne viendrait les sauver et leurs visages n’étaient déjà plus que des masques sans relief. L’un d’eux tenait une mallette sur ses genoux et je m’approcha de lui pour l’ouvrir. Elle était remplie de crédits de la Confédération. Ces deux hommes étaient des convoyeurs de fonds politiques mais l’argent ne franchirait jamais la frontière. Toute cette histoire n’avait été qu’un malheureux concours de circonstance.

 

Une simple défaillance technique avait eu raison du porteur de civil qui avait plongé dans les eaux du lac. Mais les hommes ne comptaient pas et l’argent, s’il n’arrivait pas à son destinataire ne devait jamais être découvert. C’était de l’argent destiné à financer la campagne d’un politicien de la Confédération en manque de liquidité. C’était de l’argent destiné à acheter un silence ou une parole. C’était ça la politique : Des trahisons qui m’avaient aidé à tuer Victor Quintero et des alliances responsables des dizaines de morts qui se tenaient avec moi.

Les politiciens de mon beau pays plaçaient leurs hommes partout dans le monde en échange de leur allégeance. Cet argent appartenait peut-être à Morgan Bauglir. La mallette perdue, il avait dû sacrifier son enfant, sur les bons conseils d’une secte, afin d’accroître sa puissance locale, de consolider son pouvoir ou de se protéger de ses ennemis. Et ses amis ou ses ennemis ou ceux de Quintero, l’auraient fait assassiner s’ils avaient découvert l’existence de cette mallette et de cette alliance.

 

Je refermai la mallette en maudissant tous ces hommes et déjà autour de moi les passagers mouraient dans la posture désespérée de leur chute. Je restais seul, débout à maudire les hommes du monde entier et je me mis à cogner à mon tour le verre du hublot. Et puis dans l’obscurité des eaux j’aperçus une forme gracieuse et élancée puis une deuxième et derrière elles des dizaines d’autres, nageant comme de merveilleuses sirènes. Mais ce n’était pas une sirène ni aucune autre créature vivante sur terre ou dans mon esprit qui s’approchait de moi. C’était une créature d’un autre monde, la mort, qui me regardait à travers le verre. Elle ressemblait à Erika Bekele, elles ressemblaient toutes à Erika. Mais elles portaient des ailes de glace et une aura lumineuse que les eaux noires assombrissaient. Elles n’avaient pas la vie d’Erika dans leurs yeux.

Elles célébraient la mort, la fin de la souffrance, comme les radiances sans corps célébraient la musique dans la tour clandestine. L’une d’elles était déjà entré dans l’avion et avait enlacé un corps pour l’emporter dans son royaume. Puis toutes les autres suivirent car la porte était ouverte même si l’eau ne rentrait pas. Des anges. Chacun emportait sa proie hors du tombeau et se perdait dans l’horizon azuré. Il y avait une créature pour chaque mort et bientôt le vaisseau fut vide. Il ne restait que le bruit apaisant de l’eau et l’écho lointain des coups portés contre le verre. Je regardai les créatures partir au loin, ne faisant plus qu’un avec l’être humain qu’elles portaient contre elles. Mais cette vision céleste, belle et terrifiante avait détourné mes yeux de la réalité réelle de ma vie. Il restait une créature ailée dans l’eau, me regardant les yeux grands ouverts, se déhanchant doucement dans une danse macabre.

 

Elle n’était pas là pour moi.

 

Elle me regardait les yeux  grands et vides, se demandant ce que je faisais là et je la regardais tout aussi incrédule. Puis je me retournai enfin vers les sièges arrière pour que ma peur se matérialise. Il restait une personne dans le porteur. Une personne qui n’avait jamais était là.

Milan me regardait depuis son siège avec un étrange sourire. Il n’avait pas l’air de m’en vouloir de l’avoir emmené dans cet endroit. Il paraissait déjà moins fatigué. La créature vogua jusqu’à lui et le prit dans ses bras. Je les suivis jusqu’au seuil de l’eau et le visage d’Milan disparut dans la nuit aquatique.

 

Je restai longtemps assis sur mon siège à attendre. Le bruit des mains contre la paroi résonnait encore dans mon esprit se mêlant aux battements de mon cœur. La drogue ne voulait pas passer mais il était évidemment qu’aucune créature ne viendrait me voir.

 

Je remontais.

 

Aucune trace de Milan à la surface. Il n’était plus là.  Il fallait que je cherche des plongeurs pour remonter les passagers et libérer leur âme. Il était vraiment temps de changer de vie. Sur les bords du lac, il y avait la fin de l’histoire de Milan mais ailleurs une autre vie m’attendait. Il y avait Nierika. Et il y avait la musique si je ne l’avais pas rêvé.

 

Quand les mains frappant le verre se turent, je parvins à me lever. 

       

Par Joe Gillian - Publié dans : déprime - Communauté : la communauté des doomer
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 22:40

J’avais une petite idée de l’endroit où je pouvais trouver Victor Quintero. Comme l’avait dit Milan, personne n’allait se défoncer à la campagne, d’autant plus que, à proprement parler, il n’y avait plus de campagne. Agé de plus de 45 ans, Victor Quintero allait tenter de profiter de la vie un maximum. Profiter du dernier loisir existant sur terre. Cela ne servait à rien de voyager car tout ce qui restait de beau sur terre se trouvait dans nos esprits et seule la drogue pouvait éveiller nos âmes. Il n’existait plus de vraie nourriture et on ne pouvait plus posséder de chat domestique. Plus d’appareil pour regarder des bandes : En 2108, la télévision avait été interdite pour nous protéger de la propagande, puis le cinéma, la radio, les journaux. Il ne restait qu’un plaisir accessible aux plus puissants. Un éclat de vie vieux de 5 millions d’années, dont il ne restait plus que des fragments.

 

Juna Primo n’avait que faire d’un transporteur rempli de minerais. Mais d’après la liste de Nierika, Juan l’avait revendu à Victor Quintero. En héros, Vic in utero l’avait rendu à notre gouvernement ou à celui de Saint-Baptiste. Dans les deux cas, il avait obtenu un poste de ministre et un bureau en haut d’un temple. Il se devait donc de dépenser son argent et sa drogue dans les meilleures conditions.

 

Pour retrouver quelqu’un sur terre il suffisait de trouver un être humain vivant. A la surface, ces êtres se faisaient rares, préférant rester isolés entre 4 murs, mais je pouvais en trouver plus facilement la nuit que le jour. Si on pouvait appeler ça le jour. Ensuite n’importe quel renseignement pouvait s’acheter. Je supposais que Milan procédait de la sorte en ce moment même, pendant que je guettais l’ombre d’une forme humaine dans les ténèbres d’une ruelle. Dans la tour du Verseau, comme dans la plupart des tours, il n’y avait que des fonctionnaires de police ou des ex comme nous et des psychopathes violents à problèmes affectifs. Des hommes qui avaient été des enfants un jour. Des enfants qui étaient nés avec l’envie d’être respectés par les autres. Et pour connaître cette sensation, il n’y avait que ces deux voies au choix.

Milan allait devoir distribuer un peu de poudre pour qu’un locataire lui indique l’appartement de Javier et Francky. Même chose pour Juna. Les gardiens à l’entrée et les gardes du corps devant chaque porte laisseraient avancer Milan aussi longtemps qu’il les saupoudrerait.

 

C’était bien un homme qui se cachait des ténèbres dans une petite ruelle. J’étais embrumé par l’opium et je n’avais peur de rien. Lui semblait terrifié.

 

_Connais-tu un endroit où je pourrais entendre de la musique ?

 

_Musique ? Qu’est ce que c’est de la musique ? Demanda l’homme.

 

_C’est un mélange de sons, je crois. Des sons produits par des instruments…si on chante en même temps…

 

_Les chants ont été interdits, coupa l’homme.

 

Il avait de quoi être terrifié cet homme, perdu dans ce monde sans image, sans son et sans couleur. Je me demandais si on avait encore le droit de rire. Depuis l’an 2000, les gens dans la rue ou dans le métro (lorsqu’il fonctionnait encore) ne riaient plus. Ce n’était pas une interdiction, c’était comme ça. Ni rire ni sourire dans les métropoles des régions d’Europe centrale ou d’Amérique du nord. Ils avaient pourtant de quoi se réjouir ces pays pauvres qui s’enrichissaient en pillant les terres des pays riches. Et dans ces pays aux sols riches les gens riaient et chantaient encore à ce que l’on disait. Parce qu’ils ne leur restaient plus que ça.

Et nous, les maîtres du monde, nous avions coupé le dernier arbre et nous avions pollué la dernière goutte d’eau pour arriver à la conclusion que l’argent n’était comestible. Il ne nous restait plus que de la poussière blanche et de l’opium, des champs d’opium modifié s’étendant à l’infini dans les serres de l’ancien Mexique.

 

_Je sais, répondis-je, mais peut-être avez-vous déjà entendu ces sons étranges et merveilleux à travers des murs ?

 

_Je les entends quelque fois mais je sais qu’ils proviennent de la réalité altérée.

 

Il prit un air déçu puis demanda :

 

Ces sons ont existé dans le passé où votre réalité altérée les a intégré dans votre esprit en tant que faux souvenirs ?

 

Je me rendais compte, en écoutant cet homme de la surface, que j’étais aussi perdu que lui, moi qui habitais dans une tour. Parce que je ne pouvais pas répondre à une simple question.

 

_Si je t’aide, m’emmèneras-tu avec toi entendre ses sons étranges et merveilleux ? Demanda l’homme.

 

_As-tu envie de mourir ce soir ?

 

L’homme, à nouveau effrayé, s’éloigna de moi et s’appuya contre le mur de la ruelle. Il se laissa glisser jusqu’au sol et resta quelque instant assis. Puis il se laissa tomber sur le côté et se recroquevilla.

 

_Il y a une tour non loin d’ici, finit-il par dire, vers l’ouest, d’où sorte des sons. Aucune lumière n’en sort, seulement des sons. Seulement…

 

_Seulement ?

 

_Seulement, je ne sais pas si cette tour existe vraiment ou si je l’ai imaginé.

 

J’abandonnais cette incertaine forme de vie pour marcher vers l’ouest et bientôt une ombre immense se mêlant au ténèbres, s’éleva devant moi. La tour était très haute et toutes ses fenêtres étaient sombrement teintées. Mais il y avait de la lumière derrière les murs. Et de la vie. Mais aucun son.

 

Pourtant la vingtaine de gardiens et de gardes de corps regroupés devant les entrées indiquait la présence d’hommes important. Et puis il devait y avoir des snipers sur le toit ou sur les toits voisins. J’avais quelque peu perdu mes repères dans les hautes sphères et j’en avais oublié mes réflexes. Je baissais la tête et découvrais un point de lumière rouge sur mon torse. Je devais en avoir un autre sur le front et deux ou trois dans le dos. Il y avait donc des politiciens dans l’édifice. Mais les snipers me laissaient avancer. Sans doute leurs détecteurs d’armes avaient indiqué que la mienne n’était pas chargé mais il n’y avais pas que ça. Les snipers allaient me laisser entrer et les gardiens aussi. Parce que quelqu’un voulait que j’entre.

Je n’avais pas de questions à me poser, depuis que Milan et moi avions survécus aux épidémies, nous n’étions véritablement plus les maîtres de nos vies. Il suffisait d’avancer, de se laisser porter par le vent empoisonné.

 

Qui décidait des endroits où nous devions être et des endroits que nous ne devions pas voir ? Quelqu’un voulait que je sois dans cette tour ce soir et pas dans une autre où il se passait d’autres choses. Quelqu’un avait décidé que la liste du détournement de Saint Baptiste arriverait dans les mains de Vicnet puis de Nierika Bekele. Quelqu’un décidait que les strates inférieures devaient regarder là et pas ailleurs.

 

C’est pour cela que les images avaient été interdites. La télévision et tous les autres moyens de diffusion d’image, même les plus insignifiantes avaient été bannis des métropoles de la confédération. Parce que les images, même informatives, n’étaient qu’un détournement d’attention. Regardez là et pas ailleurs. A la fin du 20ème siècle il y avait des conflits sur tous les continents mais les reporters de guerres n’étaient pas sur tous les continents. Quelqu’un décidait qu’il y aurait des reporters là et pas ailleurs.

 

Et maintenant que j’avais croisé les gardiens sans qu’ils me portent un seul regard, je gravissais les escaliers avec un peu plus de nervosité à chaque marche. Je n’avais pas pris d’élévateur pour cette seule raison : Ne pas manquer le premier son de musique que j’entendrais de ma vie.

Pendant les grandes heures de l’orphelinat Ethan et Milan, entre le 3ème et le 5ème jour, nous avions pu approcher ce rêve. Milan avait pu assembler des composants électroniques et créer une sorte de machine à enregistrer les sons. Il avait pu enregistrer une trentaine de seconde de musique naturelle. Le chant de la pluie. Le bruit de la pluie avait calmé les enfants l’espace d’une nuit mais le 5ème jour, la police des polices avait débarqué et détruit l’appareil de Milan.

 

Au 33ème étage j’entendis enfin des voix. Très distinctement et pendant quelque seconde et puis plus rien. Puis les voix revinrent et se turent à nouveaux. La porte de l’escalier donnait sur un long couloir qui ne s’arrêtait pas. Il fallait le suivre et au bout, aller à droite ou à gauche pour poursuivre son chemin. Les voix venaient de la droite. Mais je n’osais avancer.

 

Une télévision, ça ne peut être qu’une télévision.

 

De peur de découvrir une chose que je ne n’avais jamais vu. De voir des choses qui n’existaient plus dans la réalité réelle.

 

La réception est mauvaise. La réception est mauvaise et la diffusion est coupée puis elle reprend, c’est pour cela que les voix se taisent et reprennent.

 

Comme l’homme rencontré dans la rue, je m’adossais contre le mur pour écouter les voix, qui n’étaient que des murmures à mon esprit, palabrer et se taire. Par moment le silence durait mais toujours les voix revenaient.

 

Ne t’emballe pas ce n’est peut-être qu’une radio. Les images sont traquées partout.

 

La moquette était douce et les tapisseries aux murs étaient encore en bon état. Aucune ampoule au plafond n’était cassée. Le grand luxe. Je prenais une longue bouffée d’opium à l’aide de mon inhalateur lorsqu’un homme apparut au fond du couloir. Les voix étaient revenues avec lui.

 

Idiot, si c’est une tour de loisirs clandestine, il n’y aura que des flics et des politiciens comme clients. 

 

L’homme, grand et stylé, fumait un bâton de nicotine pure et contemplait la moquette. L’opium empêchait ma cervelle d’imploser, les voix qui venaient et se taisaient, me rendait très nerveux. Le grand black avait l’air plus relax mais c’était un habitué des lieux. Enfin, il releva la tête et me parla :

 

_Il faut y aller maintenant.

 

Je me levais les jambes tremblantes, à l’idée de voir une projection d’image ou de son pour la première fois. En chemin, je repris de longues bouffées d’opium. En tournant à droite je dévisageais l’homme qui m’avait invité à " y aller ". Les gens des strates supérieures étaient différents. Il n’y avait ni folie ni égarement ni peur ni désespoir dans leurs yeux, il n’y avait qu’une indifférence protectrice à tout ce qui les entourait.

Péniblement je détournais mon regard du sien pour continuer mon chemin. Mais je du m’arrêter rapidement. L’opium m’avait fait perdre la réalité altérée des choses. Au bout du couloir il n’y avait qu’un portique automatique donnant sur une immense salle plongée dans l’obscurité. La salle était remplie d’hommes et de femmes, discutant debout, assis autour d’une table ronde ou accoudés à ce qui ne pouvait être qu’un bar. Même si les bars, en tant que lieu de détournement d’attention, étaient interdits.

Chaque fois que quelqu’un s’approchait de la porte, par mégarde ou pour quitter la salle, la porte s’ouvrait et laissait s’échapper les voix. Ce n’était que cela. A travers la porte vitrée je pouvais voir maintenant qu’il n’avait aucun écran, ni aucun projecteur. Ni radio, ni vitraux ni poster ni dessin crayonné sur les nappes des tables. Tout était normal.

Sauf que… Sauf qu’une fois entrée dans la salle, et en dépit du fait que les gens semblaient se comporter calmement et normalement, je pouvais ressentir toute la nervosité qui se dégageait de toute l’assemblée. Le même type de nervosité qui m’avait habité dans le couloir. Il allait vraiment se passer quelque chose et tous ces gens étaient là pour le voir. Les hommes étaient tous en costumes sombres et la plupart des femmes portaient des robes de soirée. Je n’en avais pas vu depuis des siècles. Je ne portais que mes baskets beiges, mon jean tigré et ma veste col mao-épaule légèrement renforcé mais personne ne faisait attention à moi. Comme si tous m’attendaient.

 

Au fond de la pièce, il y avait une table bien fournie et entre deux politiciens dont j’avais oublié le nom, il y avait Victor Quintero. La salle n’était éclairée que par d’énormes boules de lumière tamisée suspendues au plafond. Les câbles de verres qui les suspendaient étaient de longueur inégale et les boules flottaient dans la salle comme de gros flocons de neige dans la nuit. Le chaos était suspendu et il n’y avait rien d’altéré dans cette vision. Même ce spectacle merveilleux n’était finalement rien d’autre qu’une image, un détournement d’attention, enclin à me faire oublier ma mission.

 

Dans la pénombre je regardais Victor et il me regardait. L’espace d’un instant il avait tenté de fuir et j’avais surpris ses énormes fesses remplies de graisse modifiée, opérer un indicible mouvement d’élévation. Mais un des politiciens de sa table avait posé sa main sur sa cuisse avec un sourire féroce et un autre avait rempli son verre  d’un liquide bleuté. Victor Quintero était prit au piège et bien gardé par ses frères de  corruption, je pouvais me laisser détourner et profiter un peu de ces instants magiques.

 

La nervosité ambiante grandissait mais je me sentais de plus en plus à l’aise dans l’univers de cette tour clandestine. J’étais fatigué de vivre dans le chaos en mouvement et ce chaos suspendu était aussi apaisant que l’opium. Et, bénéfice inespéré, il ne m’apportait aucune vision morbide. 

 

Du regard, je cherchais l’homme distingué qui m’avait rappelé à l’ordre dans le couloir et bientôt il sortit de l’ombre et apparut sous la radiance d’une grosse boule de verre. C’était un ange, j’en étais certain maintenant et, bon ou mauvais, il pouvait m’aider. J’avais envie de pactiser avec lui et de lui donner mon âme pour pouvoir rester en ce lieu pour toujours, mais il parla avant moi.

 

_Prenez une chaise, monsieur, le spectacle va commencer.   

 

Sur ma table, se trouvait un verre rempli de brume et ce qui semblait être un fruit coupé en deux dans une coupole. Je n’en avais jamais vu de tel.

 

_Qu’est ce que c’est ?

 

_Du kiwi modifié, répondit l’homme. 

 

Je remerciais l’homme et il retourna dans l’obscurité. Et puis les boules de lueur s’éteignirent et les contours de la salle, même les plus proches, s’effacèrent de mes yeux et de mon esprit. Mais je n’avais pas peur et je ne pris pas la peine d’inhaler d’opium car je savais qu’ici le chaos était suspendu et qu’il ne pouvait rien m’arriver. J’étais tout de même un peu triste de ne pouvoir contempler mon kiwi modifié. Et j’étais encore plus triste d’ignorer ce qu’était un kiwi. Je ne connaissais pas le kiwi, alors le kiwi modifié…

 

Un premier spot s’alluma dans un coin de la salle puis un deuxième et un troisième vinrent éclairer le fond de la pièce. Mon instinct et l’homme que j’avais rencontré dans la rue ne m’avaient pas menti. J’allais entendre de la musique. Car c’était bien des instruments qui trônaient sur cette scène. Il y avait un micro et des amplificateurs de sons, il y avait des câbles partout sur le sol et des appareils dont je ne comprenais pas les fonctions. Les instruments posés sur le sol étaient aussi électriques que l’atmosphère de la salle. Je ne savais pas encore quels sons ils allaient produire mais si mon cœur cognait encore aussi fort je ne pourrais rien entendre. S’il y avait un micro, c’est qu’il y avait un chanteur.

Il y avait une sorte de toile bleu marine étoilé derrière la scène et une première ombre en sorti pour s’asseoir derrière un ensemble de cylindres de métal. Il releva la tête mais aucun spot ne l’éclairait et je ne pus voir son visage. Si Milan et ses théories marécageuses avait été là, il m’aurait soufflé à l’oreille qu’aucun humain de pouvait jouer de la musique et que cette homme derrière son installation était aussi électrique que sa musique.

 

Puis une deuxième forme, très élancée, s’avança sur le devant de la scène et se plaça à droite après avoir ramassé son instrument. C’était un instrument à cordes électriques relié par des câbles électriques à de hautes enceintes électriques. Et Milan qui pensait avoir été béni des dieux avec sa soirée minable et ses trois minables à buter. L’homme avait les yeux très globuleux et mesurait au moins 3 mètres, ou plutôt 2 en fait. Et lorsqu’il approcha ses doigts des cordes, un silence effroyable tomba sur nos têtes comme une lourde pluie.

 

Les premières notes, jouées sur le même rythme, étaient très basses, presque inaudibles et puis le son s’éleva à l’entrée du chanteur. Et suivant parfaitement la musique, il chanta d’une voix agréable, à la fois douce et grave. C’était la première fois que j’écoutais de la musique et mon cœur et mon âme vide se remplissaient d’émotions et de sentiments jusqu’alors inconnus.

 

L’homme parlait d’ailes d’argent, de tempête, de paradis, d’une pluie mourante et d’un baiser sur son cœur. Je me laissais pénétrer par la musique mais je n’avais pas besoin de regarder le chanteur et ses musiciens. Lui ne regardait que les femmes et elles buvaient ses paroles alors que les hommes feignaient l’indifférence comme s’ils entendaient de telles choses tous les jours. Victor Quintero était toujours dans mon dos puisque aucun homme n’avait quitté la pièce. Mais, avec un tel envoûtement, il était impossible de fuir. Et moi, je rêvais déjà d’emmener Nierika Bekele dans cette tour hors du temps.  

Les sons qu’engendraient ces hommes étaient les plus beaux jamais entendu sur terre et au plafond les formes lumineuses et inquiétantes qui ondoyaient étaient les visions les plus merveilleuses de ce monde. Les radiances rosées flottaient dans la nuit et ne voulaient prendre aucune forme, elles étaient doucement balayées par la musique du groupe. Craintives et hésitantes, elles étaient sans doute l’œuvre de l’opium et de mon esprit. Il n’y avait aucun projecteur au sol mais elles étaient peut-être un élément inhérent à la musique. Après tout je n’en avais jamais entendu et la musique provoquait peut-être des manifestations physiques. Pourtant je restais le seul à les regarder. Se pouvait-il que les autres ne les voient pas ?

 

Les spectres disparurent avec la dernière note du guitariste. C’est ainsi que le chanteur présenta son compagnon de scène à la fin du chant. Le groupe s’appelait Patrice Reloaded, et le chanteur, Patrice, nous présenta Aaron Thorpe aux commandes de ce qu’il appelait une batterie et Shiva Milady et sa guitare électrique. Selon ses dires, ils venaient d’interpréter un titre de Dead Can Dance, un groupe des années 1980 (une éternité) et je n’avais aucun moyen de vérifier cela. Mais d’après ce qu’il disait, la musique avait bien existé, avant.

Le nom de ce groupe du 20ème siècle me rappela ces formes étranges qui ondoyaient, presque statiques, pendant le morceau. C’était peut-être cela que j’avais vu au-dessus de nous, la mort qui dansait.

 

Le groupe avait quitté la scène depuis 10 minutes et les grosses boules de verres avaient retrouvé un peu de leur éclat. Victor avait envie de se lever. Ses amis n’avaient cessé de le resservir et sa vessie allait bientôt exploser. Mais il hésitait encore à signer son arrêt de mort. Finalement, il se leva de son siège. Ces gardes du corps et ses amis le regardèrent sans aucune expression sur le visage. Victor quitta la pièce avec dignité. Il avait prit sa décision : mourir dans les toilettes, la vessie vide plutôt que pisser dans son froc en public.

Dans le couloir ce n’était plus le même homme et je voyais aux rides profondes qui marquaient son visage qu’il avait peur. Je le voyais parce que je l’avais suivi, sans aucune discrétion, et que je marchais à ses côtés maintenant. Je ne lui adressais pas la parole parce qu’il était déjà mort et que cela ne servait à rien de parler à un mort. J’étais le cortège et il était le défunt. Et moi qui vivais à ses cotés, ses ultimes minutes, je ne pensais qu’à la musique que je venais d’entendre. Elle ne me quittait pas, tous comme les formes oppressantes qui, du plafond, étaient descendues dans mon esprit. Je ne lui adressais même aucun regard sur le chemin qui menait à sa mort.

Nous finîmes par trouver les toilettes et je compris que tout avait été planifié depuis le début. Victor entra dans une cabine pour se soulager et j’ouvris la grande baie vitrée qui servait de mur. Il pleuvait un peu et le vent n’était pas violent. Au loin, on pouvait voir les immenses pyramides clignoter et les grands cargos volant au-dessus de la ville. Victor sorti de la cabine et en pointant mon arme non chargée sur lui, je le dirigeais vers le rebord de la baie.

 

_Je préfère sauter, me dit-il résigné. Je préfère sauter et vivre encore quelque seconde plutôt que de prendre une balle dans la tête.

 

Je le regardais avec curiosité, comme les humains aiment regarder leur proie.

 

_La vie, c’est ce qu’il y a de plus important, reprit-il. Mais nous avons perdu le sens de la réalité, bien avant la réalité altérée. C’était il y a déjà bien longtemps déjà. Il s’est passé quelque chose, dès le début,…

 

Et il s’envola dans le vide.

 

Je pris trois bouffées d’opium et je m’apprêtais à partir lorsque j’entendis une voix sortir d’une cabine.

 

_J’espère que tu riras autant lorsque tu grilleras en enfer.  

 

La porte de la cabine s’ouvrit devant moi et je découvris Patrice, le chanteur de Patrice Reloaded, en train de s’injecter un liquide orangé dans les veines. Il était très jeune, à peine 20 ans. Son bras était en piteux état et à la fin de l’opération il ne prit pas la peine d’enlever son garrot, comme s’il le portait toujours sur lui. Milan n’en était pas encore là et c’était plutôt rassurant.

 

_Je suis déjà en enfer, répondis-je au chanteur et je ne ris pas souvent.

 

_Tu as aimé le morceau ?

 

_C’est le meilleur que j’ai jamais entendu.

 

Patrice me répondit par un sourire puis il rejeta violemment sa tête en arrière. Sans doute l’effet de sa drogue.

 

_Que signifie les formes qui dansent au-dessus de vous pendant que vous chantez ? Est-ce ainsi que la musique se matérialise ?

 

Patrice se redressa soudainement et réalisa que je n’avais jamais entendu de musique auparavant. Je m’en excusai mais il me répondit qu’il avait l’habitude. Ce n’était pas cela qui l’intriguait et il me regardait toujours profondément. L’effet de sa drogue avait disparut en un instant.

 

_Ces formes n’existent pas, c’est cela ? Demandais-je honteusement. Ce n’est que l’opium ?

 

_Ces formes existent monsieur mais seulement pour vous.

 

_L’opium ? Demandais-je à nouveau en tendant l’inhalateur au chanteur.

 

Le jeune homme dévissa l’inhalateur et inspira profondément.

 

_Il n’y a pas de vapeur d’opium là dedans, il n’y en a plus depuis longtemps.

 

C’était autre chose et je ne savais pas ce que c’était. Mais Patrice avait l’air plus troublé que moi.

 

_Vous avez l’habitude de voir ce genre de…manifestations physiques ?

 

_Patrice… si tu pouvais voir les choses que j’ai vu avec ta musique…

 

 

J’avais pu redescendre les 33 étages de la tour comme je les avais monté et j’avais quitté la tour sans obstacle. J’avais accompli ma mission. Victor gisait devant moi, les yeux grands ouvert, libéré de sa réalité altérée. Même si, avec toutes ses fractures, il allait avoir du mal à monter au paradis. Je n’avais plus qu’à rentrer dans ma tour.

 

La musique que je venais d’entendre me fuyait et je luttais pour la garder en moi. Je repris de grande bouffée d’opium, en oubliant que l’inhalateur était vide et l’espace d’un instant je sentis la musique revenir. J’avais besoin de l’opium mais pas seulement pour la musique. Avec le voyage que venait de me proposer Patrice, j’avais bien besoin d’être moi-même.

 

Seulement. Seulement la drogue, compliquaient tout. Mes visions étaient ténébreuses et les ombres redevenaient humaines. Cet opium modifié n’arrangeait pas ma santé mentale altérée. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, je perdais tout discernement. Toutes les formes, les gens et même la ville toute entière se compressaient dans ma tête. Malgré cela je continuais mon chemin sans savoir si c’était celui de l’appartement ou celui que m’avait indiqué le chanteur de Patrice Reloaded. Ma mémoire me jouait des tours. J’avais revu Milan, peu avant l’aube et je lui avais dit pour ma nouvelle mission.

A la moitié de la journée (il y avait une lueur au-dessus de moi), j’arrivais enfin dans un lieu sombre et paisible. Il y avait de vieux monuments, des feuilles de livres et de journaux sur les trottoirs et les pelouses (car il y avait de l’herbe et des plantes adipeuses à certain endroit). Entre les vieux monuments, il y avait des petites ruelles sombres où des ombres plus sombres contemplaient le tourbillonnement des vieux papiers qui faisaient la ronde des rues, des ruelles et des monuments. Je décidais de ne pas m’attarder à cet endroit car mon instinct me disait de partir et mon instinct ne m’avait jamais trompé, enfin presque jamais ; Quand une ombre posté derrière moi m’interpella.

 

Vous savez qui je suis, me dit-elle.

 

L’ombre me poussa contre le mur et je sentis un balayement de chaleur au visage. Je compris alors que je venais de me prendre une gifle. L’ombre me frappa de nouveau et je trébuchai contre le trottoir. Sans me laisser le temps de récupérer, il me frappa plusieurs fois au ventre et je rejoignis le sol. J’avais du sang dans la bouche. Ma tête tournait davantage qu’avec l’opium, et je perdis conscience.

 

Je détestais me faire passer à tabac dans rue. C’était sans doute l’homme de la surface que j’avais rencontré et qui m’avait guidé vers la tour. Heureusement il ne m’avait ni volé ni abîmé ma veste. Il ne m’avait prit que mon inhalateur vide et ma dignité.

 

Je repris le même chemin pour rentrer à l’appartement et au pied de la tour du Verseau je trouvais deux corps. Cela ne pouvait être que Javier et Francky même s’il y avait d’autre tueur que Milan et moi dans la métropole et d’autres cibles à faire tomber. Dans l’appartement je retrouvais Milan en pleine séance de relaxation et il me confirma qu’il avait balancé les deux espiègles voleurs par la fenêtre de leur tour.

 

_Et pour Juan Primo ?

 

Milan était tout excité. C’était la drogue ou les crimes qu’il avait commis qui le mettaient en transe.

 

_Je lui ai dit : Salut Juna ! Et il m’a répondu : " Je m’appelle Juan ", commença Milan avant de partir dans un long rire hystérique.

 

Lorsqu’il se calma, je n’avais plus envie de savoir comment il avait tué Juna Primo. J’avais envie de respirer l’opium de Franik et de dormir un peu. Cette enquête au Mexique n’allait pas être de tout repos. Nous n’allions pas seulement au Mexique, mais au sud du Mexique, près de la frontière avec une des terres sans nom. Il y avait des Etats à l’est, que l’on avait tellement creusé, que l’océan les avait submergé.

 

_Tu ne manges pas ? Me demanda Milan alors que je venais de lui révéler notre prochaine destination. 

 

_Je n’ai pas faim.

 

_Moi non plus. C’est bizarre.

 

Je voyais très bien où Milan voulait en venir. Nous n’avions rien mangé depuis deux jours et ce n’était pas normal. La réalité altérée se suffisait à elle-même, elle n’avait besoin d’aucune nourriture.

 

Milan avait peur de quitter la métropole et il se sentait plus en sécurité dans l’obscurité de la Confédération. Au sud, on pouvait peut-être voir le soleil. Des plantes ou même des arbres poussaient peut-être aux abords des mines.

 

_Dans tes rêves, Ethan !

 

Je détestais quand il faisait ça. Lire dans mes pensées. Mais c’était simplement parce que nous étions des androïdes du même modèle et que nos neurones électriques étaient en connexion.

 

_Tu ne veux pas aider ce mec Ethan, tu veux juste sortir Nierika dans un endroit chic, m’accusa Milan.

 

_Peut-être. Mais si tu avais entendu les choses que j’ai entendues…

 

_Il n’y avait rien là-bas, répliqua Milan, ni tour clandestine ni musique. Tout cela n’était que dans ta tête. On dit que la réalité est beaucoup plus altérée à l’ouest de la ville.    

 

J’étais fatigué. Milan resta un moment silencieux pendant que je préparais mon d’opium. Mais il ne cessait de me regarder. J’étais fatigué des morts que je voyais dans mes songes et des morts que j’engendrais certaines nuits, fatigué de la drogue aussi.

 

_Je commence à faiblir, murmura Milan.

 

Et il avait peur. Peur d’un monde réel, sans pluie altérée et peuplé d’émotions qu’il ne connaissait pas.

 

_Dans le couloir, j’étais terrifié à l’idée d’entendre ses sons pour la première fois, répondis-je. Et je sais maintenant que la musique n’est rien d’autre qu’une drogue parce que je vais traverser la frontière et voyager jusqu’au sud pour elle.

 

_Parfait ! S’emporta Milan avant d’ajouter qu’il venait avec moi.

 

 

 

Il y a trois semaines, j’avais vu Milan griffonner quelques notes sur de vieilles feuilles froissées mais il n’avait rien écrit depuis. Et pourtant, avec les nuits que nous venions de vivre et celles qui allaient venir, il pouvait rencontrer un immense succès littéraire dans un millier d’année quand les gens se remettraient à imprimer, à diffuser et à lire des livres.

Les aventures des détectives de l’étrange, Ethan et Milan, allaient se poursuivre hors des frontières. Ethan était très jeune et portait une funeste malédiction puisque tous ceux qu’il aimait étaient voués à mourir. Et il n’avait pas d’autre choix que de s’infecter l’esprit pour retrouver le souvenir de leur vie. Milan se droguait parce qu’il ne savait pas ce qu’il était. Il n’était plus certain d’être un humain mais il espérait ne pas être un androïde dénué de toute humanité. Il devait être le résultat d’une expérience de bio-mécanique ou une nouvelle espèce d’humain engendré par la réalité altérée. J’avais lu quelques écrits de Milan et c’est ce que j’avais cru comprendre. Milan était un humain altéré et moi je semais la mort autour de moi. Je lui avais déjà dit que je ne trouvais ses histoires drôles mais j’avais surtout peur qu’il ait raison. Lui me répondait que c’était une malédiction bien pire que de ne pas savoir ce que l’on était.

 

Dans la tour clandestine, j’avais passé un accord avec le chanteur de Patrice Reloaded. Sa sœur, qui habitait dans un village côtier au sud du pays, venait de perdre son enfant et sombrait peu à peu dans la démence. L’enfant avait à peine quelques mois quand il avait rencontré la mort, et Patrice m’avait chargé de retrouver celui ou ceux qui avaient fais les présentations. En échange, ni argent ou drogue mais un droit d’entrée à vie dans la tour où il se produisait chaque semaine. Ainsi, je pourrais retourner dans le chaos suspendu sans avoir à tuer, et je pourrais inviter Ekira et Milan autant de fois que je le voudrais.

 

C’était une mission de routine et si Milan m’accompagnait, il n’y avait pas lieu de m’inquiéter.  Sauf que rien n’était différent ce matin. Le jour s’était sûrement levé quelque part mais à travers la vitre je ne voyais qu’un décor sombre et statique. Et il n’y avait peut-être aucune lumière derrière, aucun espoir. Et moi je m’éloignais d’un sortilège que je voulais retrouver. Maintenant que nous survolions les artères ténébreuses de la métropole dans l’aérotaxi qui nous emmenait aux fonderies, je n’étais plus sûr de rien. Ce matin, sur les bords d’un énorme puits  à minerais, les visions que le chaos suspendu avait engendrées avaient presque disparu de mon esprit. Je me demandais en voyant les transporteurs déverser leur contenu dans les puits, si Milan n’avait pas raison. Si je n’avais pas rêvé tout cela. Les formes ondoyantes, suspendues au-dessus de nous n’étaient plus que des lueurs sans vie dans mon esprit.

 

Parce qu’il n’y avait aucune vie ici. Les hauts fourneaux étaient plus hauts que les pyramides. C’était eux les véritables dieux. Les fonderies. Les cochers versaient les minerais dans immenses bennes suspendues au milieu des puits et les bennes se retournaient pour faire tomber le minerai sur les tapis mécaniques menant aux forges. Il n’y avait aucune trace d’humanité dans tout cet assemblage. Pas plus qu’il n’y en avait dans la tour clandestine où les politiciens s’entretuaient en souriant. Pas plus en dehors des frontières où des êtres humains tuaient des enfants.

 

Le chaos. Le chaos était partout, suspendu ou en mouvement. Et la vie n’en faisait plus partie.

 

 

 

 

Malgré ses airs de droïde à mémoire affective, Milan était bien le plus sociable de nous deux et connaissait beaucoup de monde. Le moyen le plus simple et le plus rapide de traverser la confédération et le Mexique, c’était de monter à bord d’un transporteur. Les transporteurs de minerais allaient d’un point à un autre du globe sans escale. Celui que conduisait Bret allait nous emmener dans la vallée artificielle de Chiapachula en moins de 24 heures et nous pourrions rejoindre la côte et rencontrer la sœur de Patrice Reloaded avant la nuit.

 

A bord du transporteur, il n’y avait pas d’air, il n’y avait pas d’eau et aucune chaleur humaine. Il n’y avait que le bruit des réacteurs à fusion minérale, incessant. Un contraste terrifiant avec la musique que j’avais entendu la veille.

 

_Au fait, je ne te pas dis mais j’ai saigné cette nuit. Je me suis fais tabasser dans la rue et j’ai saigné dans la bouche.

 

Milan détourna son triste regard du hublot contre lequel il appuyait son front et tordit ses lèvres pour former un sourire contraint. Il secoua légèrement la tête et leva les yeux en l’air.

 

_Ça ne prouve rien.

 

Milan avait sa tête des mauvais jours mais je ne pouvais pas lui en vouloir. Par le hublot, il voyait que la terre était aussi sombre que le ciel dont nous nous étions rapprochés. Aussi obscur et incertain que l’horizon qui nous attendait.

 

_Si tu ne voulais pas jouer, pourquoi tu es venu à la fête ? Lui demandais-je alors. 

 

Mais il ne se mit pas à rire comme je l’avais espéré, il n’esquissa même aucun sourire. Au lieu de cela il frappa violemment son front contre la vitre du hublot.

 

 

Bret nous ayant intimé l’ordre de ne pas abîmer son transporteur ( suite à l’altercation entre Milan et le hublot ), nous restâmes allongé au sol durant tout le voyage, notre sang et nos âmes chargées d’impures substances psychotropes.

 

Par Joe Gillian - Publié dans : déprime - Communauté : la communauté des doomer
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 22:37

Milan venait de trouver une nouvelle idée pour son roman mais il n’eut pas le temps de développer son idée car l’homme était maintenant sur lui, et l’avait choisi lui, pour l’empoigner par le cou et je plaquer contre la paroi.

 

_Bande de merdeux, je vous ai confié une mission il y a deux semaines, je vais vous faire la peau, hurla Vicnet à l’oreille d’Milan.

 

Comme j’étais le deuxième merdeux, je fis de mon mieux pour me remémorer cette journée d’il y a deux semaines où nous avions sûrement rencontré Vicnet. A voir les yeux effrayé et perdu de Milan, il ne se rappelait de rien non plus.

 

Vicnet appuyait puissamment son avant bras contre la gorge de Milan et la pierre froide et grossièrement taillée de la paroi devait égratigner sérieusement l’autre côté de son cou. Tout autour de moi il y avait le vacarme ahurissant de la foule et le tumulte des gouttes d’eau descendant la paroi. Et l’aveuglante lumière des bougies. J’avais oublié que nous avions une affaire en cours. Avec Vicnet.

 

_L’empathie redonnera de la valeur à la vie…

 

C’était les seules paroles que je pouvais prononcer alors que mon ami se faisait broyer le cou.

 

_Les hommes n’ont pas peur de mourir. La vie n’a plus de valeur et la mort ne fait pas peur. A cause de l’éducation ou des religions. Alors les gens tuent facilement parce qu’ils ne se rendent pas compte…

 

Vicnet s’écarta de la paroi et Milan s’écroula brutalement. Puis il l’aida à se relever.

 

_Je vous préférais quand vous étiez flics, dit-il calmement, quand vous aviez les moyens de bien vous défoncer. Maintenant vous êtes les deux derniers rats de cette foutue planète.

 

J’avais repris mes esprits et Milan sa respiration. C’était un paquet que nous devions porter à un maître de wagon. C’était la mission que Vicnet nous avait confié il y a 2 semaines. Et cette mission qui consistait surtout à s’arrêter au niveau du métro, nous l’avions chassé de nos esprits embrumés. 

 

_On a oublié…Commençais-je.

 

_Je vous ai donné des médicaments et une plaquette entière de Vatican 666 ! Reprit Vicnet. Je parie que vous avez tout utilisé en une semaine. Et le paquet, où est-il ?

 

Il venait de se remettre à hurler. Il allait bientôt nous massacrer.

 

_Il est là, répondit Milan en sortant le paquet de sa veste. On allait le faire. On était descendu pour ça.

 

Vicnet avait comprit qu’on se foutait de sa gueule. Pour ma part je bénissais le ciel, du moins ce qu’il en restait, d’avoir eu en Milan, un coéquipier doté d’une plus grande vivacité d’esprit que moi. L’opium et les pilules éveillaient nos sens mais j’avais complètement oublié ce paquet alors que Milan venait de nous sauver la vie en l’emportant. Milan était donc plus éveillé que moi. Moi qui m’efforçais de ne pas toucher aux drogues dures !

 

_Je vais vous accompagner au niveau du métro, commença Vincent, au cas ou vous vous perdriez en route.

 

Je me retournais pour étudier nos possibilités de fuite. Mais en prenant la fuite nous allions devoir courir. C’était foutu d’avance. Il ne nous restait plus qu’à remplir notre mission sans être défoncé. Ce qui ne nous était jamais arrivé.

 

_Tu n’aurais rien pour nous Vincent, tenta Milan, on est à jeun et là haut c’est mal fréquenté…

 

Vincent le dévisagea avec un sourire de pitié mêlée de cruauté. Il hésitait entre abréger nos souffrances ou nous botter le cul jusqu’au –1.  

 

_Tu comprends, reprit Milan, je voudrais pas avoir une crise au milieu de tous ses corps étendus.

 

Le chemin entre l’entrée et les wagons était pavé de mauvais garçons allongés au sol. Certains étaient morts et d’autres pas et nous n’avions pas envie de remplacer ceux qui ne l’étaient pas. Ceux qui étaient vivants étaient tellement défoncés qu’ils restaient inoffensifs pour peu qu’on ne crie pas trop fort. Mais quand Milan avait une crise il pouvait réveiller les morts. Il hurlait et il suppliait le ciel de le laisser tranquille. Milan ne voulait pas mourir. Avec la vie que nous avions menée nous allions forcement nous retrouver en enfer avec tous ces êtres qui peuplaient le métro. Alors il n’était pas pressé mais il en voulait à son créateur de l’avoir placé dans ce monde. Quant à moi je devenais très nerveux et je parlais de choses et d’autres. Il m’arrivait de fredonner de vieilles comptines.

 

_Vous n’allez pas mourir cette nuit, répondit Vicnet pour nous rassurer.

 

Et il tendit son bras dans la direction de la sortie pour nous encourager. Vicnet ne savait pas combien de fois nous étions déjà morts et combien de fois le ciel n’avait pas voulu de nous. Dans la police déjà : Nous partions en chasse et nous devenions des cibles une fois sortis des locaux. Les méchants surgissaient et nous, titubant à la surface nous évitions les balles comme pas magie. Car le hasard n’y était pour rien. Selon moi, c’était un signe divin : nous avions une mission et nous étions guidés même si nous n’avions jamais vu notre commanditaire et guide. Comme le disait Milan, ce n’était pas facile de rencontrer son créateur.

Milan avait une explication un peu plus rationnelle. Des générations de consommateurs d’écrans de télévision et d’ordinateur avaient bousillé les yeux de leurs descendants. La moitié de la population mondiale était myope et seuls ceux qui vivaient dans les pyramides pouvaient se payer une opération, se faire vacciner, se soigner les dents…Les acides ça faisait sauter l’émail, c’est pour ça que je me concentrais sur l’opium. Milan avait une excellente constitution et un joli sourire. C’était la théorie de Milan, tous les gens qui nous avaient tiré dessus depuis notre naissance étaient à moitié aveugles et la providence ni était pour rien. Pourtant sa théorie n’expliquait pourquoi nous étions passé à travers la vague d’épidémies qui avait balayé un quart de la population entre 2130 et 2136.

 

_Il faudra bien que ça arrive un jour, rétorqua Milan en souriant.

 

_Si je pouvais porter moi-même ce paquet dans ce wagon, je le ferais, dit Vicnet. Vous ne le pouvez pas non plus mais vous allez le faire. Vous n’allez pas mourir ce soir mais ton père et ta sœur peut-être Milan. Je sais que tu n’as plus de famille Ethan mais tu n’as pas envie de voir souffrir ton ami ?

 

Bon dieu, mais tout le monde souffre, tous les jours, même toi Vincent.

 

Vincent me regardait toujours avec ce même sourire malade. Il devait lire toute la détresse de mon cœur dans mes yeux et il en avait la nausée. C’était le moment de reprendre le dessus. Je pris le paquet des mains de Milan et je rendis son sourire à Vicnet.

 

_C’est bon connard, on va le porter ton paquet. Pas la peine d’être désagréable.

 

Et sur ses bonnes paroles, je me retournais pour me diriger vers une sortie. J’avais rassuré notre commanditaire et seul Milan me suivit. Vicnet avait renoncé à nous accompagner. En s’éloignant Milan fanfaronna à son tour :

 

_T’as pas les couilles de monter au métro alors nous fais pas chier !

 

Puis il se pencha vers moi et me chuchota discrètement :

 

_T’y a été un peu fort sur ce coup là, il a quand même été sympa sur ce coup là. Il aurait pu nous tabasser ou nous tuer.

 

D’un pas décidé nous montions les escaliers sans nous retourner. Il ne fallait pas se tromper d’entrée. Sur le paquet il était indiqué très clairement la station de métro, Crimée, et le numéro du wagon, le 21-139 rebaptisé le Mathieu 7-7. On ne savait pas qui avait baptisé ce wagon ainsi mais on savait pourquoi. Frappe à la porte et on t’ouvrira. Demande et on te donnera…C’est ça Mathieu 7-7. Si on frappait à la porte du wagon, on était sûr qu’elle allait s’ouvrir. Encore fallait-il arriver jusqu’à la porte.

 

_J’ai une suggestion, me proposa soudain Milan avec une voix saccadé. Tu pourrais aller seul donner le paquet à Nierika pendant que moi je vais trouver Marek pour voir s’il ne peut pas nous aider. On gagnerait du temps…

 

Nierika était le maître du Mathieu 7-7. Son véritable nom était Erika Bekele mais la folie de Milan avait décidé qu’elle s’appellerait Nierika. C’est ce qui arrivait quand il parvenait à écrire sur des emballages et qu’il n’avait plus rien à se mettre dans les veines. Ses mains, ou peut-être seulement son esprit, tremblaient et des lettres s’incéraient ou s’inversaient dans les mots. Et Vincent devenait Vicnet et Mark, Marek…

 

_L’opium…je n’y avais plus pensé depuis l’intervention impromptue de Vicnet. Tu sais ce que ça veut dire ? Demandais-je à Milan.

 

_Que tu es beaucoup moins dépendant que moi, je l’ai toujours dis. Moi je n’ai cessé d’y penser depuis que nous avons quitté l’appartement.

 

_Si je rentre seul dans ce wagon, tu sais que je n’en sortirais jamais.

 

Sous la voûte qui menait à l’entrée du quai notre pas avait sérieusement ralenti.

 

_Il ne faudra pas s’arrêter lorsque nous atteindrons l’entrée, me rappela Milan. Si on s’arrête on entrera jamais. Il suffit de ne pas regarder en bas.

 

 

Il faisait sombre. La plupart des ampoules avaient été éclatée ou avaient rendu l’âme. Celles qui fonctionnaient encore formaient une sorte de piste menant au wagon central. Depuis le sol s’élevait toute sorte de bruits. Des murmures, des gémissements, des pleurs ou des rires étouffés. Et les murmures disaient que nous venions de la surface et que nous étions des fous.

Ce n’était plus un tapis de corps que nous foulions car le tapis s’agitait de plus en plus et nos chances de survie s’amenuisaient à chaque pas. Il n’y avait rien d’altéré dans ce spectacle. Délicatement je retirais l’arme de ma veste et je fis sauter le cran de sécurité. Et ce simple bruit étouffa les murmures et les rires étouffés. En un instant il n’y eut plus aucun mouvement ni aucun bruit.

 

Il y avait un corps adossé sur la porte centrale du wagon. C’était une sentinelle. Morte, elle m’impressionnait plus que vivante. Milan semblait moins impressionné, il était en phase critique, c’est sans doute ce qui le poussa à écarter violemment le corps d’un coup de pied. A cet instant je notais qu’il faudrait à Nierika une autre sentinelle et qu’elle n’aimait pas beaucoup Milan.

 

" Frappez à la porte et on vous ouvrira "

 

Rien n’avait changé depuis notre dernière visite. Les ténèbres s’étaient solidifiées à cet endroit de la terre et les bougies ne formaient que de minuscules halos de lumière au plafond et au sol. Mais il y avait un ange dans le wagon. Nierika Bekele était la plus belle femme de la création et pour cette seule raison, je n’avais pas le droit de sortir de ce wagon. Mais j’avais emmené Milan pour qu’il me sorte de ses griffes, lui seul pouvait me ramener à la surface. Mais il y avait cet ange dans le wagon.

 

_Nierika, tu…

 

Milan passa devant moi, me coupa la parole et tendit le paquet à la jeune femme       

 

…es un ange perdu dans les ténèbres et tu ne pourras jamais t’en échapper.

 

La jeune femme en sorti un sachet de poudreuse et ce qui semblait être un courrier. Elle déplia le papier, y prêtât attention quelque instant puis elle le tendit à Milan. De l’autre main elle tendait le sachet, il devait y en avoir presque 2 kilos.

 

Et tu deales de la drogue et des meurtres.

 

_Tiens voilà ta nouvelle mission Milan, commença Nierika, et voilà ta paie.

 

Encore aujourd’hui je suis persuadé que Milan n’avait pas comprit un seul mot sorti de la bouche de l’ange. Mais il avait déjà prit le sachet blanc. Et aussitôt ses mains cessèrent de trembler. Il venait de gagner encore un  peu de temps de vie. Et une réalité encore plus altérée.

 

_Il y a une liste de nom sur cette feuille, reprit Nierika. Tu les tues ou tu me les rapportes, ça m’est égal.

 

_Je te les ramène et tu les emmène dans le wagon du Talion, proposa Milan en souriant, comme si le wagon du Talion n’était qu’une légende.          

 

_Tu veux le visiter ?

 

Milan rangea son sourire et il se tourna vers moi. Il allait beaucoup mieux, il n’avait encore rien prit mais son pouvoir de suggestion le faisait déjà planer. Un cerveau d’androïde n’aurait pas pu faire cela. Moi, il fallait que fume quelque chose, de la nicotine suffirait, ou j’allais commencer à raconter n’importe quoi et avoir la honte auprès de Nierika.

L’autre alternative consistait à sortir du wagon et piller un corps. Tous les corps possédaient de la drogue, au moins des plantes séchées ou des graines. Il suffisait de ne pas tomber sur un vivant.

 

Mais il y avait un ange dans le wagon.

 

Milan s’apprêtait à faire coulisser la porte du wagon et Nierika ne cessait de me regarder.

 

_Tu ne veux pas rester Ethan ? Me demanda-t-elle.

 

Si.

 

Impossible de refuser une telle proposition même si je l’avais déjà fais une fois. Impossible pour un humain. Il fallait être dénué d’émotion.

 

_Non, il vient avec moi, répondit Milan.

 

Je sentis une main ferme m’emporter hors du wagon et de la vallée des ombres. En chemin Milan m’exposa son plan : Rentrer à l’appartement, s’enfiler quelque gramme de poudreuse, voyager, écrire, puis dans l’après-midi, se défoncer clairement et ouvrir la lettre et regarder les noms de la liste. Et le soir se mettre en chasse, le sang vicié palpitant dans nos veines ( surtout les siennes ). Milan allait s’en donner à cœur joie. Nous avions mis deux semaines pour apporter un paquet qui contenait notre propre mission. Combien de temps Nierika allait-elle nous laisser pour trouver ces fils de pute ?  

 

J’étais perdu dans de sombres pensées. Comme Milan, je venais de m’offrir une rallonge de vie en acceptant la mission mais en sortant du wagon j’avais perdu une autre vie. Une vie différente que j’aurais pu mener dans ma réalité altérée. Une vie plus douce ? Je sentis un bras passer autour de mon coup et se poser sur mon épaule. Décidément Milan était très tactile ce matin.

 

_Elle est très belle, me dit Milan, mais bon…elle a 35 ans et je crois qu’elle a déjà une petite fille.

 

_Tu cherches à me remonter le moral, c’est ça ?

 

Nous étions en bas de notre tour et j’étais plus déprimé que jamais. Dans la réalité il devait pleuvoir car mes vêtements étaient trempés mais je ne sentais pas l’eau se poser sur moi. Je n’avais même pas froid. Des radiations ondoyantes bleutées, venue d’une tour voisine  flottaient au dessus du quartier et à travers elles je pouvais voir des poussières grises traverser le ciel au ralenti. C’était la pluie. De la pluie altérée. Et puis les radiations cessèrent, le ciel redevint sombre et je vis Milan revenir vers moi. Je ne me souvenais pas l’avoir vu partir ni à quel moment je m’étais retrouvé seul à attendre sous la pluie. La radiance du ciel avait dessiné deux ombres semblables à des formes humaines. Et au-dessus des deux ombres, une aurore d’anges ailés. La radiance altérait la couleur du ciel mais la réalité altérée modifiait la radiance.

 

_J’espère que je n’ai pas été trop long ? Me demanda Milan avec un sourire malicieux.

 

_On est déjà rentré dans l’appartement ?

 

Milan regarda la partie du ciel que je venais d’observer. Nous avions la même réalité mais la sienne devait être plus altérée car il était plus âgé que moi.  Mais je me trompais peut-être. Nous n’avions pas la même réalité, mais nos réalités, en étant altérées, se confondaient maintenant.

 

_On est rentré à l’appart et on est ressorti, c’est ça ? Demandais-je encore.

 

_Oui, c’est ce qui à dû se passer, répondit Milan.

 

Puis dans les escaliers, l’aube que nous venions de traverser me revint à l’esprit. La réalité altérée avait effacé ces instants ou alors comme le pensait les scientifiques, la réalité altérée n’existait pas sous la terre mais notre mémoire ne gardait que les moments de réalité altérée. C’était compliqué. Mais nous vivions encore et c’était déjà ça.

 

Milan referma la porte derrière lui et je me blottis dans le fauteuil. Milan s’était déjà mit en chasse. Il lui fallait des ustensiles purifiés pour se défoncer dans de bonnes conditions. Il me semblait que nous avions procédé de la même façon il y a deux semaines. Lorsque nous avions oublié notre mission.

 

_Ethan ?

 

_Fous-moi la paix, va mourir.

 

Je levais les yeux vers mon compagnon et je vis qu’il avait une mine sombre, encore plus sombre que d’habitude et d’une voix grave il répondit :

 

_Oui, je vais mourir Ethan, c’est vrai…

 

Puis ses lèvres dévoilèrent ses dents parfaites et juste avant qu’il ne parte dans un rire hystérique, saccadé et effrayant, le rire d’un dément, il termina :

 

_…mais toi tu mourir avec moi !

 

Et il envoya quelque chose de lourd sur ma poitrine mais je ne pus voir ce dont il s’agissait. Mes yeux ne pouvaient se détacher du pantin animé qui s’agitait devant et qui maintenant effectuait une sorte de gigue.

 

Finalement je regardais ce qui était maintenant à mes pieds.

 

_Plus de 3 kg de capsules de pavots modifiés. Pré-incisées ! Hurla Milan une seringue à la main.

 

Alors que j’attendais sous la pluie au pied de notre immeuble, Milan avait rencontré Franik, un dealer de la surface, et avait échangé la moitié de ses effrayants voyages contre les sinistres rêves qui me hantaient.

 

 

Le visage d’Erika ne resta pas longtemps dans mon esprit. Très vite il s’effaça derrière la brume et d’autres visages familiers vinrent la remplacer. Dans mes songes les morts remplaçaient les vivants mais, peut-être la réalité altérée me faisait perdre la notion des choses et dehors, en dehors de mon esprit, les gens étaient peut-être déjà tous morts. La réalité était floue, mais il s’agissait bien de ça. Le chaos en mouvement. Les lumières mortes. Les ténèbres électriques.

L’opium étendait son empire aussi loin que mon imagination pouvait l’emporter. Avec ses amphets, Milan brûlait sa vie et mon pouvoir de mort ne pouvait l’attendre. Milan se consumait trop vite pour moi. L’esprit d’Milan était quelque part, au delà du mal, et il n’avait rien à craindre de moi.    

Et il n’apparaissait jamais dans mes rêves. Alors que tous ceux que j’avais tués me jugeaient derrière la brume. Je voyais une jeune femme, une des enfant qui avait grandit dans le royaume des ombres, peut-être Anna ou la petite Zia, sa protégée. Ou n’importe quelle fillette de l’orphelinat, emportée par une peste hybride. Au bout du chemin qu’y avait-il ? Quel châtiment ?

 

Dans ce monde, les chercheurs d’or savaient qu’il n’y avait plus d’or mais quelque part dans le nord de la confédération, ils creusaient jours et nuits. Dans ce monde, il n’y avait plus d’enfant car les enfants devenaient des adultes très vite, l’instinct de survie. Et pourtant, l’orphelinat avait vu le jour en octobre 2130. Avec Anna et sa protégée le premier jour et puis des dizaines d’autres enfants en une semaine. Pourquoi n’y avait-il eu que des filles ? La moitié des garçons de ce pays étaient recrutés par les gangs puis les clans. L’autre moitié mourait avant 7 ans, n’ayant pas la force mentale des filles pour survivre dans le chaos.

 

Pour l’orphelinat, il avait fallu travailler et ne plus dormir. Et se droguer pour ne plus dormir. Mais l’opium m’engourdissait et je l’avais mis entre parenthèse pour rejoindre Milan sous la pluie de cachets et d’amphets. Etre directeur d’un orphelinat à 17 ans demande beaucoup de sacrifice. Même d’un orphelinat fantôme. Car avant que tous meurent, c’était déjà un orphelinat fantôme.

Il avait fallu une pluie de pilules, puis une averse et enfin un déluge les derniers jours. S’informer et se trouver là où la drogue passe, où le fric tombe. Se trouver là et doubler un des deux camps en évitant de se faire tuer. Les journées et les nuits se résumaient à cela dans la police : Gagner la partie et repartir avec la drogue et le fric, (à l’époque où on s’en servait encore) monter dans les tours marchandes et échanger le fric contre la nourriture pour l’orphelinat et monter dans les pyramides pour échanger la drogue contre l’électricité…

 

Et puis en une aurore, la grande épidémie qui emporte tous les enfants. Et tous ces visages qui me suivent dans le couloir au mur de brume, ils me disent que je suis le maudit. Le sombre, le ténébreux. Milan me dit que l’épidémie les a sauvé d’un monde en phase terminal, que la peste hybride nous à sauvé de la folie que nous aurions développés en regardant les enfants vivre dans le chaos. Que la réalité altérée n’y aurait rien changé. Mais peut-être étions-nous déjà fou. Mais les enfants, moi seul peux les voir. Et ils me disent qu’ils sont morts par ma faute. Ils crient mon nom, Ethan…Ethan !

 

_Ethan !

 

J’ouvre les yeux. Je suis endormi et Milan s’agite devant moi. La poudreuse de Vicnet s’est emparée de lui et il est en transe. Devant mon regard interrogé, il ouvre grand ses yeux rouges.

 

_Quoi ?

 

_La mission ! Me répond Milan.

 

_Ha oui, la mission…

 

 

 

Bien sûr, nous connaissions tous ces noms. Javier Rodriguez et Franky Flowers, Juan Primo, Victor Quintero, nous n’avions plus le choix, après que Milan se soit enfilé la moitié de la paie. Il fallait les retrouver et les abattre. Après ce qu’ils avaient fait.

Javier et Franky ne poseraient pas de problème mais Juan Primo allait être coriace même si le plus dur allait être de le trouver. Quant à Victor Quintero, le ministre… merde, tuer un ministre…

 

_Ce n’est plus un ministre, il habite dans une pyramide depuis cette affaire, c’est un dieu maintenant, dit Milan.

 

Il saupoudra son bras de poudreuse et sniffa tout en un instant.

 

_Bon ! Allons-y, reprit-il joyeusement, allons tuer un dieu.

 

Dehors la pluie et la réalité altérée se déversaient sur le monde. Milan était défoncé mais pas idiot. Après concertation, il avait décidé de s’occuper de Javer, Frenchy Flowers et Juna, pendant que je réglerais son compte à Vic Quintero.

 

_Un grand jour ! Un grand jour pour toi ! Tu vas tuer un dieu, me félicita Milan pendant que nous marchions.

 

Il se dirigeait vers la tour du Verseau où habitaient les deux voleurs. Au pied de la tour nos chemins se sépareraient et ensuite il irait à la pyramide du Nord où il espérait trouver Juan Primo, aux premiers étages.

 

_Cela te fera une bonne histoire Milan. Si tu t’en sors.

 

_Bien sûr, si je ne m’en sors pas, je n’aurais pas très envie d’écrire cette histoire.

 

Milan rêvait d’être écrivain mais parfois il me disait que les livres n’avaient jamais existé. Qu’ils n’étaient que des légendes. Et que toutes les citations que l’on pouvait entendre ou voir gravés sur les murs n’avaient jamais été écrites. Je lui répondais que les livres avaient disparut pendant l’âge de l’ultime support d’information. Tous les ouvrages écrits depuis la nuit des temps avaient été archivés entre 2092 et 2101 et puis les virus de Julian Storm avaient effacé toutes les données mondiales et aucun livre, sous quelque support que ce soit, n’avait plus jamais été lu.

 

_Ainsi, c’était Javier et Francky Flowers !

 

_Deux minables pour un coup de génie ! Ajouta Milan.

 

_Un coup d’enfoiré tu veux dire, corrigeais-je.

 

_Bien sûr, mais nous on fait quoi pour s’en sortir, pour s’élever socialement ? La seule chose qui prouvera notre passage sur terre, ça serra la marque de nos fesses sur nos fauteuils.

 

Dans l’histoire, Javier, Francky, Juan et Victor n’étaient pas les méchants mais Vincent avait donné leur nom et Nierika voulait leur mort. Les vrais méchants, dans les histoires ou dans la vraie vie et même dans la réalité altérée, n’étaient jamais punis. Les hommes avaient tous le cœur noir et ils suivaient le mal dans ses tristes desseins. Parce que le bien ne leur offrait rien d’autre que la vie.

 

_Mais les hommes peuvent faire de grandes choses parfois, dit Milan comme s’il avait lu dans mes pensées. C’est le triomphe de l’esprit humain sur la barbarie humaine.

 

Milan lisait très clairement dans mon esprit et nous ne savions pas encore si ce phénomène était dû aux drogues modifiées ou à la réalité altérée. En tout cas, moi je ne devinais pas les siennes. Il n’était peut-être qu’un androïde, comme il le croyait parfois.

 

_Ce n’est pas vrai. Lorsque les hommes agissent en bien c’est toujours en réaction au mal. Ce n’est jamais naturel.

 

_Les androïdes pensent Ethan, tu n’as pas lu mes traités sur la  biomécanique ?

 

Je répondis à Milan par un sourire. Pas parce qu’il m’avait encore entendu penser mais parce que je ne savais pas s’il m’avait réellement parlé et que je ne voulais pas l’effrayer en répondant à une question qu’il ne m’avait peut-être pas posé.

 

Il y a 3 mois de cela, il y avait eu de violentes émeutes à Saint-Baptiste et les violences s’étaient propagées dans toutes les terres du petit état. Il y a 10 ans, les chercheurs de notre belle patrie avaient découvert, grâce à leurs géniaux satellites qui nous grillaient le cerveau, d’énormes gisements de minerais dans ce pays voisin. Notre gouvernement avait renversé celui du Belize pour y placer des hommes qui accepteraient de nous vendre tout le minerai. En échange, ils pourraient rester au pouvoir aussi longtemps qu’ils le désiraient. 

 

Le minéral était la dernière source d’énergie sur la terre. Le pétrole avait disparut en 2072, le vent et l’eau n’étaient pas assez productifs et les rayons du soleil n’atteignaient plus les métropoles. La destruction de la lune par des missiles suisses de la Confédération européenne avait perturbé les marées et les eaux du monde étaient plutôt statiques. La pollution mondiale produite à 60 % par la Confédération Nord Américaine avait éteint le soleil et affaiblit les vents. Il n’y avait plus de végétaux dans le pays, ni fleur ni arbre, ni même de plancton dans les océans, tous ce que nous mangions étaient du synthétique ou du synthétique modifié. Plus d’animaux et plus d’eau potable. L’eau modifiée avait abaissé l’espérance de vie à 48 ans. On le savait mais on n’avait pas le choix.

 

Ainsi le minéral était le dernier organisme vivant, en dehors de l’espèce humaine. Et comme depuis 2000 ans, les riches se servaient chez les pauvres. Ou, plutôt, les pauvres se servaient chez ceux qui avaient les richesses de la terre. Et pendant les émeutes, notre Etat avait continué à se servir, sans se soucier des morts qui jonchaient les routes, et à cause du désordre ambiant il n’y avait eu aucun contrôle d’importation pendant 11 jours. Il y avait une limite de 33, 192 tonnes/ jours à ne pas dépasser mais pendant les émeutes les gros transporteurs entraient et repartaient nuits et jours. Comme les mines, les frontières n’étaient plus surveillées et les routes aériennes n’étaient plus sécurisées. Javier et Francky, puisque c’était eux, n’avaient eu aucun mal à voler un cocher et à le revendre à un petit caïd avide de gloire : Juan Primo, le prince des bas-fonds de l’Est et maître de wagon de la Porte dorée jusqu’aux Filles du calvaire.

 

_Juna Primo vit dans une pyramide maintenant et avec ce qu’ils ont gagné, Javier et Francky ne sont sûrement plus dans la métropole. Ni même dans le pays. Il paraît qu’il existe des terres où le soleil se lève encore, où il y a des arbres comme dans mes rêves…

 

_Derrière la porte de Tannhäuser ? Me demanda Milan alors que nous approchions de la tour du Verseau et que la pluie tombait sur nous avec plus de rage et que les couronnes de lumières spectrales se faisaient plus nombreuses dans le ciel.

 

Nous ne savions pas ce qu’était la porte de Tannhäuser, aucun humain ne le savait, mais nous en parlions comme s’il s’agissait d’un paradis ou d’un endroit sans souffrance. C’était une terre qui avait existé ou qui existait encore, c’était un nom emprunté à un livre sacré ou à un chant ou même à un simple spot publicitaire comme ils en circulaient beaucoup au 20ème siècle. La porte de Tannhäuser n’était peut-être rien mais beaucoup de gens croyaient en elle.

 

_Impossible, reprit Milan, ils sont toujours ici, ils ont simplement gravi une strate. Quoiqu’ils aient gagné, de la drogue ou de l’argent s’il en existe encore, ils doivent rester dans la métropole pour en profiter. Javier et Francky sont dans leur appartement, en haut de cette tour, tellement défoncé que je vais les tuer sans qu’ils s’en rendent compte. Une fois mort, ils ne le sauront même pas et la plus puissante des drogues qu’ils auront pu se payer créera une illusion parfaite de vie pendant quelque instant. Cette pluie acide entrera en eux dans quelques minutes, sur le sol que nous foulons à cet instant, et ils seront toujours en train de planer. 

 

En parlant, il désignait le ciel et ses larmes impures et d’un geste de la main il balaya une partie des ténèbres. Il voulait sans doute effrayer un de ces halos de lumière. C’était plutôt rassurant de penser qu’il voyait les mêmes choses que moi.

Milan venait de me révéler son plan machiavélique. Il allait gravir les étages de la tour, trouver l’appartement des deux hommes et les défenestrer. Une fois arrivé au sol, et même si grâce à la Dn-k, ils seraient encore en vie, d’autres morts-vivants se chargeraient de leur dépouille. Au début la rue serait déserte mais des ombres surgies du métro viendraient dépouilleraient et repartiraient s’allonger sur quais. Et leurs chuchotements, contant leur exploit traverseraient les stations et arriveraient aux oreilles des créatures du wagon Mathieu 7-7. Et Nierika apprendrait la mort de Javier Rodriguez et Francky Flowers. 

 

_Pour Juan, ça va être plus coton, continua Milan, d’autant qu’avec son coup il a pu se payer de bons gardes du corps, mais…

 

_Mais ?

 

_Mais se sera une partie de plaisir en comparaison avec ta cible, me répondit-il cruellement.

 

Milan avait du mal à retenir un fou rire. Tout était drôle pour lui quand il se défonçait avec des bons produits. Victor Quintero allait être dur à battre. Je n’avais pas l’ombre d’une chance.

 

Je fis promettre à Milan de ne pas prendre de Dn-k s’il en trouvait chez Javier. La Darkness Killa, l’illusion de vie dans la mort, pouvait lui griller ses dernières connexions avec le réel et je me sentais déjà assez seul comme ça. Et sur un dernier triste sourire, il entra dans la tour.

Par Joe Gillian - Publié dans : déprime - Communauté : la communauté des doomer
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 22:27

DO WRETCHED SOUL DREAM ON A DYING WORLD ?

 

 

 

Il n’aimait pas se trouver là.

 

Une fois encore, je m’étais perdu. Et mon cœur se remettait à cogner d’une manière insupportable. A vous faire regretter d’être vivant. J’avais dévoré tout l’opium qu’il me restait et ma fièvre était tombée mais j’avais quitté l’appartement et une fois encore, je m’étais perdu. Je n’étais peut-être qu’à deux mètres de ma tour mais l’opium et cette foutue réalité altérée brouillait tous mes sens.

 

J’avais suivi les voix des enfants mais, dieu seul sait pourquoi, je m’étais arrêté. La brume était présente partout et son empire s’étendait à tous les horizons. Plongé dans le néant et le silence…ce silence qui me faisait entendre parfaitement ce cœur. Mais était-ce le mien. Et mes poumons, bon sang il ne manquait plus que ça, mes poumons se contractaient affreusement. Et je ne pouvais leur en vouloir car en fait, c’était toute ma cage thoracique qui se contractait.

 

Je savais qu’il y avait des arbres quelque part, car le vent agitait leurs feuilles, comme je savais qu’il n’y avait plus de végétaux dans cette ville depuis plus de 100 ans. J’étais conscient de mon état mais le principe de réalité altéré compliquait les choses.  

 

Et je n’avais rien sur moi pour me calmer. Comment avais-je pu sortir sans le moindre flacon ? Comme si mes rêveries ne parvenaient pas à contenter mes envies d’évasion. Il fallait que je sorte et que je me perde dans des endroits inconnus et brumeux. Et il fallait que je me perde et que cela m’angoisse et que je me force à respirer bruyamment et longuement. Pourquoi fallait-il que je me retrouve sur ce même chemin ? Loin de l’opium tout n’était que perdition.

 

Maintenant la nuit tombe derrière la brume et le froid m’envahi et il me semble bien que ces formes curieuses, ces multitudes de formes sans contours, il me semble qu’elles sont autant de visages humains prisonniers de la brume, ho mon dieu. Tous ces enfants. La brume. Fragment de ma mémoire.

 

Le froid est plus intense et je commence à trembler sérieusement. Mon crâne est le champ de bataille du Ragnarok, l’ultime bataille des dieux. Je me demande où ai-je entendu parler de cette bataille. Pas dans un livre, alors où ? Et je voudrais m’enfuir mais mes jambes ne veulent plus me porter et le froid ronge ma chair et les dieux nordiques détruisent ma boîte crânienne. Il faut que j’ouvre les yeux.

 

A voir le visage incolore de Milan et sa façon de compter ses doigts avec son pouce ( en faisant en sorte qu’inlassablement chacun de ses doigts viennent l’un après l’autre, toucher le pouce et ce de plus en plus rapidement ) il est sérieusement en manque et dans quelque instant il va me demander de l’accompagner dans les bas-fonds de la ville. Il me regarde comme un animal curieux ou un des ces androïdes émotifs tout droit sortis de son imagination. Et il me parle comme si c’était moi qui avais un problème. Putain ! Il ne se nourrit que d’amphétamines depuis deux jours.   

 

_Quoi ? Hasarde-t-il.        

 

_Rien, je rêvais.

 

_Arrêtes de te défoncer connard.

 

Milan avait toujours la solution. "Arrêtes de te défoncer connard". J’étais revenu dans cet appartement que je n’avais pas quitté mais j’avais rapporté un peu de brume et de froid autour de moi. Et Milan avait prit ma couverture et en avait fait une cape à sa démesure. Il adorait se prendre pour un super héros mais sa dépendance aux drogues dure avait tendance à le terrasser régulièrement.

Je m’étais recroquevillé dans le fauteuil et j’avais rentré mes mains dans mes manches. Milan avait placé des bougies un peu partout mais elles ne produisaient aucune chaleur. Ennuyant, alors que la Centrale nous avait coupé l’électricité depuis deux semaines. Mais nous ne nous plaignons pas. Il y a deux ans et grâce à la Centrale nous avions découvert un énorme marché souterrain s’étendant sur plus d’un kilomètre en dessous du métro. Un marché de matières premières devenues trop chères à la surface. A travers les fenêtres de notre deux pièces nous apercevions d’autres locataires éclairés par la cire. Et beaucoup d’autres plongés dans la nuit. Nous avions découvert les joies du carême alternatif. Ne pouvant rien nous chauffer nous ne nous nourrissions plus que de paradis artificiels. Seuls quelques paquets de salades lyophilisées pouvaient briser le jeune. Mais nous n’aimions pas épier la misère de nos congénères car leurs fenêtres n’étaient que des miroirs.

 

La pire invention de l’histoire du monde ? L’espèce humaine. Regardez ce que nous savons faire. "Regardes l’œuvre de Dieu " :  Génocide et massacre d’enfants.

 

La deuxième pire invention à été créé par la 1ère : Les animaux domestiques. Surtout les chiens, d’après ce que j’ai entendu sur eux. Ils ont parfaitement participé à la dégénérescence de l’espèce humaine. Maintenant, il n’en reste que dans les zoos du 2ème et 3ème continent.  

 

Par la fenêtre, nous regardions le ciel, du moins ce qu’il en restait, lorsque le sommeil se faisait attendre. Nous regardions les grands vaisseaux et leurs cochers, flotter dans ce qui semblait être les ténèbres mais qui n’était que le ciel pollué d’un monde en phase terminale. Parfois un de ces vaisseaux transporteurs de minerais s’écartait brusquement de sa voie et nous savions qu’à cet instant précis un groupe terroriste en avait prit le contrôle. Et le vaisseau se perdait derrière les hauts édifices mais nous savions qu’il finirait par s’écraser sur une base militaire ou sur l’immeuble d’un politicien.

 

Avec le vide abyssal qui leur servait de cerveau je n’avais toujours pas compris comment les terroristes avaient fait pour évoluer. Le fait est que désormais ils ne se servaient plus de civils pour tuer des civils mais de tonnes de minerais pour tuer ceux qui avaient le pouvoir. Les militaires et des responsables de notre merveilleux pays qui avaient le pouvoir dans les autres pays. Mais leurs résultats ne s’étaient pas améliorés. Les militaires et les politiciens, comme les terroristes, étaient toujours remplacés. Les terroristes n’avaient pas encore compris qu’il y avait autre chose au-dessus de ces hommes. Une entité fantôme assoiffée de pouvoir, un dieu dément, pour qui l’humanité n’avait pas d’importance.

 

" Qui sème le vent, récolte la tempête ", m’avait dit un jour Milan en regardant un vaisseau se diriger inéluctablement vers une pyramide. Je ne pouvais que constater la véracité de cet adage. Mais la tempête…la tempête était en chacun de nous. Je n’avais jamais réussi à réfléchir aussi loin que Milan Baros. Pour moi les choses étaient plus simples : Nos dirigeants venaient extraire des minerais dans d’autres pays sans rien d’autre en échange que la vie sauve. En réponse, les terroristes livraient eux-même la marchandise sur le pas de leur porte.       

    

_Alors, reprit Milan, quels merveilleux mondes as-tu visité cette fois. Je suis en manque d’inspiration cette nuit, donnes moi de la matière.

 

Devant mon silence et mes yeux hagards Milan Baros détacha la couverture de son cou et l’étendit sur mon corps recroquevillé.

 

_Que crois-tu qu’il y a au bout de ce chemin ? Me demanda-t-il.

 

Milan connaissait les visions qui hantaient mon esprit. Comme moi il n’avait pas les réponses. Et il avait ses propres visions. Je consommais l’opium pour fuir mes visions et Milan se droguait pour ne pas oublier les siennes. Mais étrangement l’opium nourrissait mes visions et en engendrait d’autres plus étranges et Milan était en manque d’inspiration depuis plus d’un an. Il m’avait proposé une fois d’échanger nos consommations dans le secret espoir d'intervertir les conséquences de nos actes mais j’avais refusé. Je ne supportais pas la vue de l’aiguille pénétrer dans ma peau et la sensation qu’elle provoquait en se retirant. Et il était hors de question d’avaler une pilule ou une plaquette. De son côté Milan ne se gênait pas pour me taxer mon précieux suc lorsqu’il n’avait plus rien à se mettre dans les veines.

Milan rêvait d’être écrivain et il avait des idées lumineuses. Mais il passait trop de temps à se droguer et pas assez à écrire. En 2089, les grandes métropoles avaient distribué les premières pilules. Les pilules censées nous faire avaler la pilule ( une expression de l’époque ), c’est à dire nous faire avaler ce monde invivable dans lequel l’humanité se débattait. Et puis la réalité altérée était apparue. Les dirigeants ne l’avaient pas prévue mais ils avaient finis par nous dire que ce n’était pas mauvais. Que la réalité altérée n’est pas si différente de la réalité. Les drogues illégales dégradaient la réalité de Milan et engendraient des manifestations physiques dans ma réalité altérée. Milan voulait écrire sur tout cela. Plus personne ne lisait mais beaucoup de gens voulaient devenir écrivain. Il n’y avait plus un gramme d’or dans toute la planète mais il y avait des chercheurs d’or, comme dans les anciens temps.

 

_Je n’en sais rien. Mais il y a quelque chose, c’est certain.

 

_J’espère que c’est une femme, dit Milan. 

 

_Je préférerais un bon plat chaud en ce moment.

 

_Ouais ! J’ai encore rajouté un trou à mon garrot. Ils devraient inventer des drogues plus consistantes. Ils devraient faire des galettes d’amphétamines, entre deux tranches de pain.

 

_Un genre de amphburger.  

 

Milan éclata de rire et cela me réchauffa un peu. Il coupait sa poudre avec n’importe quoi et mon opium modifié n’était pas de première qualité. Nos moments de lucidité synchronisée se faisaient rare. Heureusement nous n’avions plus d’argent et Milan allait devoir se contenter de drogue bon marché. Plus de poudre, c’était la saison des pilules. Quant à moi j’allais devoir me perdre dans l’alcool synthétique pour fuir les morts qui me tournaient autour. L’opium ne les éloignait pas mais dans mes rêves je ne les voyais que furtivement. Sans l’opium, il n’y avait pas de brume dans mon esprit. Ces êtres venaient frapper à ma porte et je n’arrivais pas à décoller mon œil du judas.

 

Si nous n’avions plus d’argent c’était à cause de l’Etat et si nous consommions de la mauvaise drogue c’était à cause de l’Etat. Notre Etat était la cause de tous les problèmes de ce monde. Et notre état, mental et physique, était le dernier de nos problèmes. Comme 80 % de la population mondiale, la survie était notre principal souci.

Contrairement à nos espérances, travailler dans la police n’avait pas été de tout repos. Et pendant ces 2 années la survie avait été notre principale motivation. Et l’ignorance notre unique nourriture. Nos plaques d’inspecteur brillaient si puissamment qu’elles nous avaient aveuglé et détourné de la vérité. Heureusement nous avions découvert la diversité des substances vénéneuses et leurs vertus salvatrices. Se droguer et boire, il fallait bien ça pour tenir le coup. Dans la police la drogue était une monnaie d’échange, contre des informations, le sommeil, la peur, la faim. A la fin on se fichait de la paie qui tombait toutes les semaines, tout ce qui comptait c’était les doses qu’on pouvait garder pour nous. On était dépendant mais en dehors de nos sombres voyages, nous étions les maîtres du monde. Nous n’avions aucun pouvoir ni aucune immunité, nous n’étions que les esclaves armés de l’autorité mais nous étions plus vivants que les vivants. Une sensation de vie dévorante nous accompagnait à chaque instant. Les balles fusaient autour de nous mais les drogues nous permettaient d’avancer sans trembler. Notre métropole est depuis longtemps l’enfer sur terre mais dans la police nous dansions avec le diable. Comme le Vatican et sa richesse indécente, pillé et détruit en 2057 qui avait été le repère du mal pendant des siècles. Et dans la police le diable c’était la drogue. Nous avions vécu dans la gueule du loup. Mais avec Milan, on avait abusé et on s’était fait virer. Imaginez deux Jedis, en train de décapsuler une canette de bière avec leur sabre laser. Les Jedis étaient les membres d’une société secrète d’agent de sécurité. Des supers héros réels. Maintenant les gens disent qu’ils n’ont jamais existé et qu’ils n’étaient que des personnages de romans ou de films. Quant à la bière je n’en ai jamais goûté mais je sais qu’il se vend des pilules saveur bière dans un des marchés du métro-1.  

 

Aujourd’hui, rien n’a changé. Quand on résout une affaire, les gens nous refilent des sachets de poudres ou des plaquettes parce qu’ils n’ont pas plus d’argent que nous. Ils nous donnent des bougies pour nous éclairer ou de la farine ou du riz modifié. Parce qu’ils savent que l’argent ne va pas nous aider à nous évader. Au 22ème siècle nous sommes revenus au temps du troc. Maintenant le monde est stratifié. Sous la surface et à la surface vivent les misérables mais il vaut mieux vivre à la cour des miracles, à la surface, que sous la terre. A la surface l’air est pollué mais c’est encore de l’air. Sous le métro, je ne sais pas ce que c’est. Un mélange de gaz mais lesquels ?

La troisième strate est un champ d’immeubles et de gratte-ciel et les gens qui ont eu du pouvoir à un moment de leur vie peuvent y habiter. Mais cela ne veut pas dire qu’ils peuvent payer l’électricité. La dernière strate se perd dans le ciel ténébreux mais ces fondations sont profondément enracinées sous la terre. Il faut avoir beaucoup de pouvoir et d’argent pour vivre dans ces pyramides célestes. Ce ne sont pas les plus intelligents ni les plus forts qui peuvent se permettre de vivre dans une pyramide modèle aztèque. Ce sont ceux qui ont eu la chance de perdre leur humanité en grandissant dans ce monde, ceux qui, dénués d’empathie et de scrupule, ont pu se servir de cette humanité et l’exploiter. Exploiter ceux des strates d’en dessous et de la surface. Car ces édifices ne sont rien d’autre que des tombeaux. Avec de grandes stèles illuminées. Et à la surface et sous le métro, une tombe infinie remplie de morts-vivants.

Ce sont d’immenses temples, avec au dernier étage les plus puissants hommes de ce pays et leur autel de sacrifices.  Les temples étaient souvent la cible des terroristes mais tout ce qui ne les tuait pas les rendait plus forts et plus hauts. Plus puissants. Les temples, voilà qu’elles étaient nos nouvelles églises et nos nouveaux dieux, aux derniers étages. Nous n’aimions pas nos dieux. Quant à Dieu, le grand et unique, beaucoup croyaient encore en lui et même en Jésus mais ils savaient que plus jamais il ne descendrait sur cette terre. Cette planète était devenue trop inhospitalière. La Terre était en ruine et il fallait encore qu’elle héberge 11 milliards d’êtres humains. Il n’y avait pas eu de quatrième guerre mondiale, pas de champignon nucléaire, pas d’abus d’armes chimiques, pas de virus militaire dévastateur. Pas d’apocalypse. Rien de tout cela. Enfin si, il y avait eu une apocalypse. Très lente et très longue. Elle était venue comme cela, comme un voleur dans la nuit. Elle n’avait pas de visage ou plutôt son visage se lisait dans le visage de tous les hommes. La dégénérescence de l’espèce humaine, commencé en – 204 avant Jésus Christ, avait peut-être atteint son apogée en cette année 2145. Nous vivions dans l’apocalypse depuis plus de 2000 ans. De l’espèce humaine il ne restait que millions de kilomètres de galeries souterraines ( après les Incas et les Indiens, les colonisateurs du continent avaient fait disparaître les rats ) et des pyramides électriques. Et tous cela formait notre chaos. Le chaos du monde en mouvement. Les premières strates fourmillantes, éclairées par les guirlandes électriques ornant les hauts édifices.

 

_Il faut qu’on descende.

 

Milan venait de me sortir d’une fulgurante rêverie. J’avais rêvé tout cela en quelque seconde et sans la moindre substance psychotrope. Cela n’avait duré qu’un instant dans le temps mais vraiment…quelle étrange vie nous vivions. Même dans notre tour d’ex-fonctionnaires.   

 

Milan avait l’air a peu près calme mais s’il n’allait pas chercher quelque chose à s’injecter, il allait devenir carrément chiant. Sa voix et ses mains allaient commencer à trembler et à la fin il hurlerait si fort que je devrais l’attacher et le bâillonner. Et avant cela il pleurerait comme un enfant et me supplierait de l’achever.

 

_Maintenant ? C’est que…je viens de sortir, à l’instant, répondis-je.

 

_Oui mais là on va sortir vraiment. Dehors.

 

_D’accord, mais on reste à la surface. On achète à la surface, suppliais-je.

 

_Il nous reste combien ?

 

_A peu près rien.

 

Je venais de me piéger. Avec à peu près rien, nous ne pourrions rien acheter ou échanger, à la surface. Vraiment, je n’avais pas envie de descendre sous le métro. Je préférais encore me perdre dans la brume et croiser des visages d’hommes, de femmes et d’enfants prisonniers de la vallée de l’ombre. Mais je n’avais plus rien pour m’empoisonner et je n’allais pas tarder à me retrouver dans le même état que Milan. Je devais me résigner. A moins de trouver un échappatoire.

 

_Les rats, commençais-je.

 

_Quoi les rats ? Me demanda Milan.

 

_On n’a pas voulu se souvenir des rats. On a donné des noms indiens à la majorité de nos Etats et les temples incas sont revenus à la vie dans la métropole mais on a rien gardé des rats qu’on a exterminés.

 

Milan voyait très bien où je voulais en venir. Gagner du temps. Mais de toute manière ma comparaison entre des rats et des hommes était déplacée.

 

_Je ne savais pas pour les noms indiens, me répondit Milan mais je pense que cela ne partait pas d’un bon sentiment, c’était plutôt un manque d’imagination qu’un hommage.

 

 Avec un affreux sourire, il prit la couverture qui m’enveloppait et la déposa soigneusement sur le cercueil vide qu’on appelait aussi réfrigérateur. Il ne me restait plus qu’à suivre Milan sous le métro. Je lui avais parlé de rats : Tout portait à croire que j’avais moi-même aussi grandement besoin d’absorber quelque substance féerique. Et puis descendre sous le métro valait mieux que de se balader dans le métro.

 

 

Une fine pluie se déversait sur la métropole. Comme tous les jours depuis plus de 100 ans. Ce n’était qu’une impression bien sûr et il me semblait bien me souvenir de certains jours ensoleillés. A moins d’avoir rêvé tout cela. A moins d’avoir été l’objet d’une expérience sur les implants mémoriels. Comme dans les romans imaginaires non publié de Milan. Cependant il pleuvait bien depuis plus de 100 ans, c’était un fragment de notre apocalypse et je me demandais souvent où s’écoulait toute cette eau. Si on ne la retrouvait pas dans le métro ni dans les marchés de la première strate c’est donc qu’il existait une autre strate, encore en dessous. Un autre monde.

 

Et il faisait froid aussi. Entre 1980 et 2030 ils avaient beaucoup parlé du réchauffement de la planète mais ils avaient finit par laissé tomber. Tous les médias avaient laissé tomber. Ils ne montraient plus les guerres, les maladies, les femmes et les enfants esclaves ou soldats, les saloperies qu’on nous faisait manger, les espèces que nous avions éteint. Parce que ceux qui avaient le pouvoir s’en foutaient et ceux qui ne l’avaient pas…ceux qui n’avaient pas le pouvoir n’avaient pas de pouvoir. Alors les radios avaient cessé d’émettre, les journaux de paraître et les écrans de diffuser des informations. On savait bien que c’était la merde partout dans le monde, on n’avait pas besoin de l’entendre.

 

_Il fait trop froid, maugréais-je alors que nous faisions nos premiers pas sous la pluie. On pourrait rentrer et s’enfermer. Et tenter encore de décrocher.

 

Milan me regarda attentivement. Ses yeux étaient brillants, je ne savais pas encore s’il allait éclater de rire ou pleurer. Puis il se mordit le haut de la lèvre inférieure pour s’empêcher de sourire. Mais il n’y parvint pas et il se mit à rire. Un rire effrayant.

 

Et il m’entraîna dans les profondeurs de la terre.

 

Les escaliers nous menèrent au niveau du métro mais il ne fallait surtout pas s’y arrêter. Ce n’étaient plus des hommes qui y vivaient mais une forme de vie différente. Intéressante. Franchement barbare mais intéressante. Des survivants. Ceux de la surface qui n’avait pas été atteints par les illusions de la moralité. Lorsque le métro avait cessé de fonctionner, les sans abris avaient investi les quais et les wagons. Puis cette forme de vie les avait tous massacré et avait pris leur place. Depuis cette meute de plus de 2 millions d’individus passait son temps à réguler sa population. Une fois, une fois seulement nous avions traversé un quai. Il y avait des corps allongés partout mais il n’y avait pas que des morts. Il n’y avait pas un bruit ni un mouvement et ce jour là nous n’avions du notre salut qu’à nos armes. La plupart d’entre eux avaient les yeux ouverts mais cela ne voulait rien dire. Et dans les wagons il se passait toutes sortes d’échanges. Des échanges de vie, de corps, de marchandises,…

Mais dans les couloirs du métro, on pouvait rencontrer des failles dans les murs et derrières les failles, des escaliers de fortune pour accéder au sous-métro.

 

_On dirait que tous ce qui reste de la vie sur terre est ici ! Annonça Milan en débarquant dans le marché.

 

La réalité était moins altérée sous la terre. Mais on ne savait pas pourquoi. Les savants l’avaient affirmé mais aucun d’eux ne s’étaient jamais aventuré ici. Ils pouvaient créer leurs propres drogues, ils n’avaient rien à faire ici. Quant à la réalité, elle était peut-être aussi altérée qu’à la surface sinon plus. C’était peut-être l’évolution ultime de l’altération de la réalité: Les gens ne se rendaient plus compte qu’elle était altérée.

 

Milan était toujours surprit lorsqu’il voyait ce spectacle. Les anciens de 2090 avaient creusé très profondément et à plusieurs endroit le plafond était vraiment très haut, avec des voûtes dignes des plus belles cathédrales des anciens temps, les peintures et les sculptures en moins. Enfin c’était surtout les bougies qui donnaient cette atmosphère religieuse. Il y en avait partout. C’était comme l’eau, elle suintait des parois. Et comme celle des puits, elle était à peu près potable. Ici le bien et le mal circulaient côte à côte comme au plus beau jour de l’humanité. Il y avait des hommes et des femmes de toutes les strates, même des pyramides. Il y avait beaucoup de tentes de marchands et d’habitations creusées dans la roche sur les côtés et dans les artères centrales il y avait l’entité foule, où se mêlaient fantômes et vivants. Ceux qui pouvaient agir, vendre ou acheter quelque chose et ceux qui n’étaient que des spectres comme Milan et moi.

Pourtant il nous restait une chose qui nous maintenait à la surface: la lueur de ce pouvoir que nous avions eu autrefois et surtout nos armes que nous avions gardé. Ici il y avait de la lumière et de l’eau a volonté. Pour la drogue et la nourriture il fallait se battre mais avoir une arme s’était carrément impossible. Sauf pour des ex de Flicland. Alors finalement on avait un peu de pouvoir. Et puis, personne n’était censé savoir qu’on avait pas de chargeur. 

 

A la surface on disait que les flics, lorsqu’ils n’étaient plus flics, ils n’étaient plus rien et c’était vrai. Sauf ici. C’est ici que les clients nous abordaient et c’est ici que débutaient toutes nos enquêtes. C’est ici que nous rapportions ce que l’on nous avait demandé de rechercher. Des hommes le plus souvent. Ce que le client faisait de l’homme qu’on lui livrait, on ne préférait pas le savoir. Le client, de quelle strate soit-il, nous payait toujours en drogue et nous ne voulions pas gâcher notre plaisir en apprenant ce qu’il advenait de nos prises.

 

_ Finissons-en Milan, je voudrais bien rentrer. Je n’ai pas envie que ma mère appelle alors que je suis absent.

 

Milan regardait les gouttes d’eau s’écouler le long de la paroi et l’éclat des bougies se reflétait dans ses yeux perdus.        

 

_Il y trop d’hommes par ici, répondit-il alors que nous traversions la fourmilière. Ils vont me remarquer et me vendre ou me shooter.

 

Lorsque Milan avait une idée pour son roman, il aimait la mettre en situation. Lorsqu’il se défonçait proprement Milan avait de bonnes idées. Dans son monde les androïdes étaient traqués par les humains. Dans notre monde Milan n’était plus très sûr d’être un humain. Le résultat d’un mauvais voyage dont il n’était jamais revenu.

 

_Peut-être que je vais la croiser ici, parmi tous ces gens.

 

_Qui ça ?

 

_Ma mère, elle aime se promener dans les forêts, le long des cours d’eau, mais elle pourrait venir ici.

 

Milan me dévisageait avec des yeux que je ne comprenais pas.

 

_Elle…on nous a coupé l’électricité Ethan, elle ne pourrait pas t’appeler de toute façon.

 

Le processus était toujours le même. Les gens venaient nous trouver pour enquêter sur un trafic ou un vol de marchandises non autorisé, sur une disparition ou un meurtre non autorisé, ou simplement pour transporter des informations, aller dans des endroits où nous avions plus de chance de nous en sortir que d’autres. Les vrais flics demandaient trop pour ce genre d’affaire et surtout de l’argent. Nous on ne demandait qu’un peu de rêve et d’évasion. Mais les transports d’infos ça ne rapportait presque rien ; de l’alcool ou des plantes juste bon à calmer notre faim. Avec une disparition, Milan pouvait recevoir de la poudre d’A.T.B modifiée ou des plaquettes de Vatican 666, toutes ces friandises dont il raffolait.

Ensuite l’investigation débutait : Prise de contact avec les différents protagonistes de l’affaire, ceux qui étaient en vie, et repérage des lieux de disparition, de dépôt des corps voire des scènes de crimes. Puis on retournait dans l’appartement pour ce mettre en condition de résolution.

 

_Milan ?

 

_Quoi ?

 

Milan était très nerveux et il fendait la foule fiévreusement. Nous recherchions un dealer capable de nous fournir des seringues, de la poudre et de l’opium à bon prix. C’est à dire en échange d’une mission que nous n’avions pas encore accompli.

 

_Si tout était à refaire, tu changerais quoi ? Je veux dire, dans ce monde.

 

Habituellement les gens nous payaient après le travail effectué mais nous étions nous aussi bon marché, car il existait d’autres ex-flics opérant dans la métropole, et certains commanditaires pouvaient avancer les produits. Marek était un de ces dealers compréhensibles. Et il savait que la drogue était notre outil de travail. Sans elle, nous n’arrivions à rien. Alors il nous faisait confiance et nous payait avant de nous mettre sur une affaire. D’un autre côté nous étions piégés car nous ne savions jamais à l’avance ce qu’il allait nous confier. Et une fois les précieux trésors dans nos mains nous n’avions plus le choix. Sauf celui de refuser et de rendre la drogue. Rendre la drogue… n’importe quoi !  

 

_Je pourrais faire ce que je veux ? Demanda Milan.

 

_Non. On te donne ce monde, comme il était à l’origine. Et on t’impose d’y mettre des humains. Donc, tu as le monde au début de l’humanité. Qu’est ce que tu changes ?

 

_D’accord. Tiens-toi bien. Je leur demande de se mettre en rang et je leur fais passer à tous une visite médicale mais en fait il s’agit d’une opération au cerveau. Et je leur enlève toute la partie réservée à la mémoire. Ça leur à rien, ça prend beaucoup de place dans le cerveau mais ils ne s’en servent pas. L’histoire se répète sans cesse. Les pires évènements se reproduisent toujours. Ils ne servent pas de la mémoire alors je l’enlève.

 

_O.K, mais pourquoi tu ne leur donnes pas une mémoire qui fonctionne tout simplement ?

 

La résolution de l’affaire était la partie la plus intéressante. Elle alliait plaisir et travail. Milan serrait son garrot et s’injectait tout ce que son corps pouvait supporter de poison et moi j’embrumais mes poumons et mon âme de sève de pavot. Et sans quitter l’appartement nous visitions les endroits dont nous nous étions imprégnés. Sur ces lieux nous n’avions fait aucune recherche ni procédé à aucune fouille mais nos visions nous montraient des choses, des détails que nous n’aurions jamais vus sur place. Au début de notre carrière cela avait bien marché, le temps de 4 ou 5 cinq affaires sordides. Mais ensuite cela c’était gâté et nous n’avions plus de visions aussi claires. Parce que la réalité était trop altérée. A cause des pilules du 21ème siècle et à cause de nos drogues. Et Milan n’imaginait plus tous ces mondes, peuplés d’êtres étrangement familiers. Désormais il était prisonnier de cette métropole et de ce corps froid qu’il s’était crée. Nous n’étions plus des médiums mais des drogués supra-dépendant.

 

_Non, tu m’as posé des conditions, rappelles-toi : Tu me dis de mettre des humains dans un monde parfait et les humains sont comme ça. Ils ne fonctionnent pas bien. Tu peux répéter l’expérience 100 fois et ça finira toujours comme ça. C’est en eux, c’est comme ça. Alors moi je choisis de les alléger un peu et j’enlève la mémoire. 

 

_Ecoutes ça, à la place le mémoire on rajoute une dose d’empathie. Plus d’empathie, c’est ça.

 

Avec un tel statut, les clients se faisaient rare et notre dernière affaire valable remontait à deux semaines. J’avais déjà oublié quelle avait été son contenu et comment elle s’était terminé. Mais nous en étions là, sans client, sans drogue. A la recherche de Mark le gentil dealer.

 

Milan fronça les yeux. Je ne savais pas s’il cherchait la tente de Marek ou s’il réfléchissait à ce que je venais de lui dire.

 

_Plus d’empathie ? Me demanda enfin Milan.

 

_Oui, permettre à l’homme de mieux percevoir ce que son prochain ressent. Lui permettre de le comprendre vraiment, à l’instant où se déroule l’événement. 

 

Milan fronça à nouveau les yeux mais son regard  avait capté quelque chose. Un homme, d’une morphologie assez imposante, fonçait sur lui ou sur moi. Et je devinais Milan, incapable de réagir, incapable d’esquiver le moindre geste. Je le devinais dans le même état que moi. La dépendance et surtout le manque de drogue avait pétrifié nos membres et le cours des évènements se déroulait devant nous sans que nous ne puissions rien faire. Mais nous pouvions encore parler et sans quitter l’homme des yeux Milan me répondit.

 

_Plus d’empathie…c’est pas totalement idiot.

 

Sa voix s’était accélérée et la mienne tremblait.

 

_T-tu vois.

 

_Oui, si on dote les androïdes parfaits d’empathie, qui pourra les distinguer des humains ?

 

Par Joe Gillian - Publié dans : déprime - Communauté : la communauté des doomer
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus