L’obscurité s’était emparée de cette terre comme elle s’emparait de toute vie sur terre. Mais les mineurs étaient encore à l’œuvre au
réveil de notre nuit sans sommeil. Le transporteur s’était posé au pied d’un volcan ancestral, exploité depuis des années. La compagnie minière refusait de construire une plate-forme au sommet du
volcan. Elle préférait laisser ses hommes descendre la montagne à pied, les épaules déformées par le poids des sacs de minerais et les organes vitaux rongés par les émanations toxiques du volcan.
Les campements des contre-maîtres de la Confédération étaient luxueux et les sismographes les plus développés encerclaient le volcan. Mais les mineurs n’avaient même pas de masque à oxygène
modifié.
_Barrons-nous d’ici, c’est n’importe quoi, dit Milan en tournant le dos à la montagne.
Il avait raison. C’était quoi ce monde ?
Bret, notre convoyeur connaissait un militaire qui se rendait souvent sur la côte. Selon Bret, le dénommé Lieutenant Dan ( un être
dénué de toute expression faciale et entièrement recouvert d’un accoutrement de militaire ) acceptait de nous y conduire dans son véhicule de fonction en échange de quelque gramme de
poudre.
_Pas question, objecta Milan, elle est à moi. J’en ai vendu la moitié pour toi et j’ai du en refiler pour rencontrer Javier, Francky
et Juan Primo, il ne m’en reste plus beaucoup.
_Si on réussit cette mission, on n’aura plus jamais besoin de ça. La musique est une drogue bien plus puissante que toutes celles que
tu as pu goutter dans ta vie. Elle s’infiltre dans toutes les parties de ton corps et dans les moindres recoins de ton âme et tu ne peux pas t’en débarrasser comme ça. Elle coule dans tes veines
mais elle ne s’en va pas au bout de quelque heure. Regardes, je peux encore la sentir en moi.
Milan me regarda avec un peu d’attention.
_C’est vrai, me demanda-t-il, tu la ressens encore ?
A contrecœur il donna 3 sachets de poudreuse au Lieutenant Dan et nous quittâmes le volcan. Le Lieutenant ne parlait pas et depuis
l’arrière du véhicule Milan lui annonça que Dieu l’avait privé de la parole pour le punir d’exploiter les mineurs de la vallée. Le Lieutenant ne répondit rien. Son visage resta figé tout le long
du voyage.
Il y avait un être déshumanisé à mes côtés et un droïde prédicateur à l’arrière mais je ne m’en souciais pas. J’avais le mal du pays
et toute cette clarté autour de moi ( car l’aube se levait ) me troublait. Il n’y avait aucune obscurité pour nous cacher et tous les démons qui s’étaient emparés de cette terre pouvaient nous
surprendre. Je comprenais maintenant Milan et je ressentais les craintes qu’il avait perçu dans l’appartement. Et il n’y avait pas que cela. En plus du jour qui me brûlait les yeux, il y avait
cet air non modifié qui empoisonnait mes poumons. Derrière moi, Milan dormait et j’étais pratiquement certain qu’il n’avait rien prit. Il dormait sereinement et ces poumons d’androïde ne
souffraient pas de l’air pur.
J’avais envie de demander à l’être sans humanité de me laisser sur le bord de la route et de rouler pour l’éternité, sans jamais
s’arrêter, avec Milan à son bord.
Mais au milieu de la matinée, le véhicule s’arrêta. Sans dire un mot, le lieutenant Dan sorti du véhicule et je le suivis, laissant
Milan plongé dans le sommeil. Je ne comprenais pas ce qui avait alerté l’impassible militaire. En quittant le bord de la route nous étions entrés dans une sorte de champ de hautes herbes vertes.
Les herbes, pareilles à de fins roseaux, étaient de plus en plus hautes et la terre devenait boueuse. Et puis enfin, je vis ce que le lieutenant avait remarqué depuis la route. Il y avait des
hommes et des femmes au milieu des hautes herbes. Ils n’étaient qu’une dizaine et se tenaient alignés. Alors nous les dépassâmes et ce que je vis stoppa les battements de mon cœur. Un bruit
sourd, puis un autre. Très espacés au début puis ils reprirent leur fréquence normale. Ce n’était pas un champ. C’était un immense lac et nous étions sur ses bords car les hautes herbes qui en
sortaient étaient les mêmes qui sortaient de la glaise. En temps normal, nous ne l’aurions pas distingué mais il s’était passé quelque chose d’anormal.
A cet endroit de la terre, la nature avait tenté de reprendre ses droits mais elle ne pouvait se dissocier de la mort. La beauté
s’était amourachée de la mort. Cette nuit où j’avais, pour la première fois, entendu de la musique, ne m’avait pas empêché de tuer.
Il s’était passé quelque chose d’effroyable car on pouvait voir la surface du lac sur une large étendue. Comme si une météorite avait
pénétré l’eau et laissé son empreinte en emportant les hautes herbes sur une centaine de mètres. Une météorite ou un transporteur abattu par des terroristes locaux. Il y avait quelque chose sous
l’eau, je pouvais le sentir.
Et pourtant, il ne s’était rien passé. Le lieutenant Dan semblait savoir où se situait la frontière entre la terre et l’eau. Il
s’avança encore un peu puis se retourna pour faire face aux humains qui se trouvaient là. A cet instant seulement, je m’aperçus que le lieutenant Dan avait une arme sur lui. Et j’entendis enfin
sa voix glacée.
_Il s’est passé quelque chose ici, commença-t-il.
Ce n’était pas une question ni une affirmation, c’était une phrase destinée à provoquer une réaction. Les hommes et les femmes
baissèrent tous la tête.
_Quelqu’un sait ce qu’il passé ici ? Demanda-t-il alors.
Personne ne répondit et certain secouèrent la tête. Et je me surpris à secouer ma tête de gauche à droite. Je ne savais pas ce qui
s’était passé ici et Patrice Releoded m’avait engagé pour un autre travail mais le lieutenant Dan venait de me convaincre de revenir en ces lieux.
Après m’être défoncé dans les pièces qu’il faudrait pour découvrir qui avait tué l’enfant de la sœur de Patrice, je reviendrais ici me
défoncer au milieu des hautes herbes.
Puis nous retournâmes au véhicule. Milan ouvrit les yeux alors que nous approchions de la côte et le lieutenant Dan nous abandonna sur
la plage.
L’océan était mort et la côte, parsemée de baraquements. Il n’y avait ni vague ni vent. Il y avait des enfants immobiles sur le sable
gris. Ils regardaient tous l’horizon, silencieux. Face à l’océan, la plage s’élevait par endroit et de plus grandes bâtisses, aussi sombre que luxueuse, la dominaient. Et sur la terrasse d’une de
ces grandes demeures de bois noir, on pouvait voir une femme, les mains posées sur le bois d’une palissade. Elle regardait les enfants qui regardaient l’océan.
La demeure était bien gardée, aussi bien que la tour clandestine. Il y avait des gardes partout autour de la maison. Pas très discrets
mais imposants. L’un d’eux vint à notre rencontre alors que nous gravissions la pente qui menait à la maison.
_Si vous ne faites pas d’histoire vous pourrez vivre encore quelques jours, j’ai une vingtaine d’hommes qui vous ont dans leur viseur
alors barrez-vous, annonça l’homme un peu froidement.
Milan s’approcha de lui en souriant. Il paraissait navré de la tournure des évènements.
_Ecoutes connard, on vient de Genoa City, alors nos vies se déroulent en permanence devant des viseurs, où que nous
soyons. Alors j’en ai rien à branler de tes bouseux.
_Patrice nous envoie, ajoutais-je.
Le garde s’écarta et tous les autres avec lui jusqu’au seuil de la demeure. Sur le pas de sa porte, le maître des lieux nous ouvris
les portes de sa fastueuse demeure. Ce n’était pas la sœur de Patrice.
L’homme était habillé tout en noir et je sentais que cela n’avait rien à voir avec sa période de deuil. C’était un homme très riche et
très puissant au regard de sa demeure. Il y avait donc de très grande chance qu’il soit un mauvais homme. Nous étions assis sur un splendide canapé et l’homme se tenait en face de nous sur une
simple chaise. Il y avait deux hommes sur ses côtés et deux se tenaient juste derrière nous.
Si j’avais des supers pouvoirs, est ce que je les utiliserais pour faire le bien ou pour faire le mal ?
Milan avait pensé à voix haute, une fois de plus, en levant les yeux au plafond. Moi je m’étais retourné et j’avais aperçu la femme
sur la terrasse, face à l’océan, à travers une grande baie vitrée. La sœur de Patrice Reloaded. L’homme en face de nous était son mari et il nous expliqua que sa femme l’avait informé de notre
venue.
_Que vous a dit Patrice au juste ? Demanda-t-il.
_Pourquoi votre femme ne vient-elle pas nous rejoindre ? Demandais-je en réponse.
_Depuis qu’il est mort, elle reste là, jours et nuits, à regarder l’océan et les enfants. Elle pense qu’il va revenir par les flots et
que les enfants qui sont sur la plage vont lui rapporter. Bien que l’océan soit mort et que je ne laisserais pas ces enfants de mineurs approcher de ma propriété.
Plus rien ne nous choquait dans ce monde pourri mais l’homme qui ne s’était toujours pas présenté était anormalement serein et
glacial. Ce n’était pas le deuil de la maison qui refroidissait l’ambiance mais son visage impassible et sa locution laconique et méthodique.
_Je vois ce que c’est, répondit effrontément Milan.
_Elle reste la journée à attendre, reprit-il. Et la nuit, comme elle discerne plus rien elle reste encore, persuadé que derrière
l’obscurité, les enfants lui ramènent son bébé.
Puis il se présenta enfin. Il s’appelait Morgan Bauglir et sa femme se nommait Melianne. Une semaine s’était écoulée depuis qu’une
personne avait réussit à pénétrer dans la demeure pour tuer l’enfant. Bauglir, en tant qu’homme de pouvoir, avait embauché les meilleurs enquêteurs de la Confédération mais ils n’avaient aucune
piste.
Et nous, nous n’étions pas là pour enquêter. Bauglir avait tellement d’ennemis qu’il savait déjà qu’il ne trouverait
jamais les assassins de son fils. Nous étions là parce que Melianne Bauglir était la proie d’horribles visions. Elle disait que son enfant ne pouvait pas rejoindre le ciel et qu’il pleurait pour
cela. Elle disait que l’enfant était perdu et que si elle restait à l’attendre, il reviendrait bientôt. Nous étions envoyés par son frère pour voir ses visions et lui dire de ne plus attendre.
Mais Morgan Bauglir ne savait rien de tout cela et il nous prenait pour des enquêteurs.
Depuis le canapé, Milan se retournait souvent mais il ne regardait pas la femme aux yeux d’horizon. Il regardait le néant. Car dehors,
il n’y avait ni obscurité, ni tour, ni pyramide électrique. Ni vacarme ni de chaos en mouvement ou suspendu. Il n’y avait aucune barrière artificielle, aucune protection. Il n’y avait aucune
ombre pour se cacher des démons qui avait pris possession de la terre au début des temps. Juste le néant.
_Où est votre chaos ? Demanda Milan.
_Pardon ? Répondit l’homme en noir.
_Votre chaos, insista Milan.
_Notre chaos, dit une voix attristée, notre chaos a quitté cet endroit pendant la nuit. Le chaos se nourrit de vie et il n’a plus rien
à dévorer ici.
La baie vitrée s’était retirée sans un bruit. Le silence était partout mais le silence du dehors était plus terrible que celui de la
demeure. Melianne Bauglir avait traversé la pièce comme un fantôme et avant de disparaître elle avait ajouté ses sinistres paroles :
_Dormez dans sa chambre et vous l’entendrez vous aussi.
Son mari nous fit un sourire navré, comme s’il s’excusait pour elle, d’être devenue folle.
Mais nous n’avions pas besoin de réfléchir, ni même de nous droguer pour deviner qui avait pu pénétrer dans cette forteresse pour tuer
un bébé dans son berceau. La raison nous échappait encore et nous ne savions pas encore pourquoi l’enfant ne trouvait pas son chemin dans la mort mais la culpabilité de Morgan Bauglir dans cet
homicide n’était pas à prouver. Il n’y avait qu’à le regarder et l’écouter.
La nuit tomba doucement sur la côte. C’était une vraie chambre d’enfant pas comme l’entrepôt d’enfants que nous avions
eu pour l’orphelinat Ethan. Les tapisseries étaient pâles mais on devinait des couleurs orangées et chaleureuses. Melianne nous avait laissé deux confortables fauteuils et déposé quelques sachets
de plantes vénéneuses du volcan pour Milan.
_Tu crois que ce sont des vraies plantes, je veux dire des plantes vivantes ? Me demanda Milan alors que je nous préparais nos
sticks.
_C’est possible, le volcan est vivant.
_Je crois que l’enfant ne peut pas monter au ciel parce que la file d’attente est infinie, annonça Milan. Il y a eu trop de morts ces
3 derniers siècles. Je crois que c’est complet là haut et que bientôt les morts vont revenir sur cette terre désertée par les vivants.
_Vraiment ?
Je m’empressais de terminer nos collations car Milan me fichait la trouille. Il avait sûrement raison et je préférais être défoncé
pour accueillir les morts qui allaient revenir en masse.
Plongé dans l’obscurité j’entendis Milan s’endormir peu après minuit. Et puis il se mit à pleurer doucement. J’avais l’habitude de
l’entendre sangloter dans la nuit…
Puis il se réveilla et me parla comme s’il ne s’était pas endormi. Il me répondit que lui aussi se sentait fatigué parfois alors que
je ne lui avais même pas parlé. Je lui avait peut-être parlé sans m’en souvenir ou dans mon sommeil, même si je n’avais pas dormi.
_J’ai l’impression de m’effriter, murmura-t-il, comme si mon esprit se désagrégeait lentement, et je n’arrive pas à
arrêter cela.
Puis le silence nous envahi à nouveau et je n’entendis plus Milan. L’obscurité s’était emparée de toute chose, je ne pouvais même pas
distinguer le berceau de l’enfant qui se tenait juste devant moi. Et Milan n’était pas là. J’étais seul dans la nuit.
Je sursautai. Une clarté nébuleuse traversait la fenêtre et je pouvais de nouveau distinguer la chambre. Elle était beaucoup plus
grande qu’elle m’avait semblé en entrant. Il n’y avait plus aucun meuble, seulement des couvertures posées au sol le long des murs. J’apercevais Milan par la grande fenêtre, marcher 6 étages plus
bas. Je le voyais lorsqu’il passait sous la lumière des lampadaires. Il entrait dans la nuit puis réapparaissait sous la lumière. Mais il plus il marchait et il plus il mettait de temps à revenir
vers la lumière entre chaque espace. Et derrière moi, les enfants s’agitaient de plus en plus.
Il y avait des enfants. Ils s’agitaient dans la clarté nébuleuse parce qu’ils pressentaient qu’un grand malheur allait arriver et
qu’ils n’en savaient pas plus. Moi je savais bien ce qui allait se passer ( Ils allaient tous mourir le temps de tomber au sol ) mais je ne pouvais rien faire. Mes mains étaient enchaînées contre
le mur et je pouvais plus bouger. Et Milan marchait toujours dehors, de lumière en lumière. Et les enfants se déplaçaient frénétiquement dans la chambre de l’enfant. Ils dansaient et sautaient
sur place, pris d’une envoûtante fièvre. Il fallait que Milan m’entende ou me réveille car je ne pouvais briser mes chaînes. Alors je me mis à frapper ma tête contre la vitre, à la frapper de
plus en plus fort pour ne plus entendre les pleurs des enfants.
Et puis, je sentis une main se poser sur mon cœur affolé et les enfants cessèrent de pleurer un à un jusqu’à ce qu’il n’y ait plus
qu’un pleur dans la pièce.
Milan était à mes côtés et l’obscurité était revenue. Il avait fait fuir mes rêves mais l’horrible réalité de ce monde continuait.
Milan n’avait jamais pleuré dans cette pièce. C’était bien l’enfant de Melianne Bauglir qui se manifestait devant nous. Car les pleurs, ce n’était pas le pire. Juste sous nos yeux et malgré la
nuit, nous pouvions distinguer très nettement le berceau de l’enfant se balancer de gauche à droite.
_Je pensais que la réalité n’était pas altérée hors de nos frontières, chuchota Milan.
Il ne paraissait nullement effrayé. Le balancier du berceau transportait son esprit et je pouvais le sentir sourire dans la nuit.
C’était le genre d’expérience nouvelle qui le ravissait. Il n’allait pas en revenir d’entendre de la musique. Si nous sortions vivant des griffes de Morgan Bauglir.
_C’est une manifestation physique, répondis-je. Comme celles que j’ai vu dans la tour clandestine.
Quand l’aube approcha, les pleurs se turent lentement. L’âme n’avait pas trouvé son chemin cette nuit encore et il fallait qu’elle se
repose. Nous étions à nouveau seuls dans la chambre.
_Cette plante qui pousse sur le flanc du volcan, dit Milan, je propose que nous en récoltions avant de repartir. Elle est si puissante
et regarde : je me sens bien, mon brouillard s’est dissipé en un instant. Ça c’est parce que c’est une plante naturelle.
Milan avait raison. Mes visions n’avaient jamais été aussi claire. Même si je n’avais pas compris la mienne.
_Qu’as tu vu ? Lui demandais-je.
_J’étais enchaîné. Dans un endroit sombre et silencieux. Pas moyen de m’en sortir ou d’appeler à l’aide. A cause des chaînes. Et
toi ?
Je n’avais pas l’habitude de mentir à Milan. Mais je ne voulais pas qu’il s’inquiète de ma santé mentale.
_A peu près la même chose.
Nous avions quitté la demeure de Morgan Bauglir au milieu de la journée en disant à Melianne de ne plus s’inquiéter car nous allions
libérer son enfant. En partant nous n’avions pas vu Morgan mais nous savions qu’il nous attendait déjà au cimetière.
Il y a quelques années, à cause de la dépopulation, les gens avaient recommencé à enterrer leurs morts. Melianne nous
avait indiqué la voie. Je n’étais jamais entré dans un sanctuaire mortuaire et ma nervosité augmentait à chaque pas. Nous étions restés silencieux durant toute notre marche à écouter les bruits
du néant. A écouter le néant et à nous droguer par inhalation et injection. A l’orée du cimetière, il faisait nuit et Milan brisa le pacte.
_Ethan ?
_Ils ne sont pas plus morts que toi et moi, ne t’inquiète pas.
Milan aussi était tracassé mais il avait d’autre souci.
_Ce n’est pas ça…Je n’ai pas dormi depuis plusieurs jours et, a vrai dire, je ne me souviens plus si cela m’est déjà arrivé.
_Rassures-toi, tu as dormis dans la voiture qui nous a amenés sur la plage morte. Je t’ai vu.
Milan se tourna vers moi et pour la première fois la tristesse qui vivait en lui depuis toujours enveloppa son visage. Je vis son vrai
visage et j’entendis sa vraie voix, une voix qu’il me semblait avoir entendu il y a longtemps mais qui ne venait pas de lui.
_Je ne dormais pas. Parfois je ferme les yeux pendant longtemps et je marche de points de lumière en points de lumière dans une vaste
obscurité. Ils me guident. Mais depuis quelque temps, les lumières sont de plus en plus espacées et dans le véhicule du lieutenant- je ne dormais pas- les lumières n’étaient plus que de faibles
lueurs. On dirait…qu’elles vont s’éteindre. Dis-moi Ethan…que m’arrive-t-il ?
_Nous faisons tous d’étranges rêves. C’est à cause des pilules de l’éveil et il y a cette réalité altérée qui nous fait perdre le
contrôle de nos sensations.
_Mais je ne sais pas quand vient le sommeil ni quand il me quitte. Je n’ai aucune compréhension du sommeil ou de la faim, a t’on mangé
chez Morgan Bauglir ? Me demanda Milan d’une voix tremblante.
_Je ne sais plus…il me semble que tout est différent depuis la nuit de la chute de l’orphelinat.
_Quel orphelinat ?
Milan ne se souvenait d’aucun orphelinat dans sa vie. Et pour moi, quelque fois, ce n’était plus qu’un mauvais rêve. Et je ne savais
pas ce que tout cela signifiait.
Nous approchions de la tombe de l’enfant et ce n’était pas ce qui était gravé sur la pierre qui nous avait aidé à la repérer. Nous
avions déjà vu ce genre de chose dans les bas fonds de la métropole. En 2 millions d’années d’évolution, certains comportements n’avaient pas changé. Des rites. Des croyances étranges. Les
sacrifices étaient monnaie courante dans les méandres des zones de pouvoir à cause de puissants groupes spirituels. Certaines sectes qui avaient survécu au travers des siècles, avaient toujours
besoin de sang. Personne ne savait ce qu’ils en faisaient mais en échange, ils pouvaient vous placer où vous vouliez dans la pyramide.
Les images et la musique n’étaient plus de ce monde mais les sociétés secrètes prospéraient partout où il y avait du
pouvoir à dévorer. Morgan Bauglir était très puissant et il avait du pactiser avec des forces obscures pour en arriver là. Mais les forces lui demandé du sang, encore du sang.
La tombe de son enfant était recouverte de lourdes chaînes. Ainsi son âme ne pouvait s’envoler et la mémoire de son corps, s’agitait
encore dans son berceau. Comme nous avions senti la présence de l’enfant dans la chambre nous sentions celle de Morgan dans l’enceinte.
_Comment avez-vous pu faire ça ? Lui demandais-je en me retournant.
_Je dois faire ce qu’ils me demandent pour accomplir mon destin, répondit l’homme au visage triste.
Il s’était approché de nous comme un assassin de nuit. Il était seul, sans garde et sans masque et ne regardait que la tombe. Et nous
pouvions voir ses yeux s’agrandirent horriblement.
La chose devait se nourrir inlassablement et elle trouvait sans cesse des prétextes primitifs pour arriver à ses fins. Peut-être
Morgan Bauglir visait-il la présidence du pays. Et la chose lui avait promis en échange de son enfant. Mais cela n’avait plus d’importance.
Morgan Bauglir, revenu en ces lieux pour la première fois depuis qu’il avait enchaîné la tombe, voyait ses certitudes s’échapper. Et
sa bouche se déchirer en un horrible rictus.
Il ne regardait que la tombe et tout son corps se mit à trembler jusqu’à ce que je pose mes mains sur ses épaules. Je le forçai à
regarder dans les yeux pour qu’il détourne son regard de la pierre. Milan se tenait derrière moi mais il paraissait étrangement absent de cette scène. Milan avait raison et il n’y avait pas que
le monde qui s’effritait autour de nous. Car nous étions le monde et nous nous effritions avec lui. Ce qu’il y avait dans les yeux de Morgan Bauglir, c’était un monde altéré en
décomposition.
Milan n’était pas là. Juste derrière moi, mais tout simplement pas là. Je pris Morgan Bauglir par la mâchoire, il croisa mon regard et
il me bégaya enfin :
_C’est à cause de l’aérocivil…je n’avais pas le choix.
Il tremblait encore et tentait de regarder par-dessus mon épaule. Je ne comprenais pas de quoi il me parlait et je ne saisissais pas
encore ce qui se passait dans mon dos mais je resserrais mon emprise sur Bauglir et retrouvais son regard.
_Quel aérocivil ?
Mais la volonté de Morgan Bauglir était plus puissante que ma main et il se détourna de mon visage une fois de plus. Ses globes
écarquillés se fissuraient sous la forme de vaisseaux pourpres à l’assaut de l’iris. Je lâchais prise et j’acceptais enfin de suivre le regard du maudit.
Ce qu’il avait fait, c’est ce qu’il voyait. Ce qui allait le poursuivre même dans la mort.
Il n’y avait aucun vent dans l’aura du cimetière mais les chaînes ondulaient sur la tombe en gémissant dans d’horribles cliquetis.
Elles se tordaient et s’enroulaient entre elles comme un tas de serpents métalliques. Ce n’était que l’enfant qui voulait se libérer de ses chaînes mais pour Bauglir c’était la mort qui dansait,
qui se moquait de lui et qui venait le chercher.
Il avait comprit cela bien avant moi comme il avait comprit qu’il était inutile de fuir.
_Les hautes herbes se sont courbées, elles sont maintenant dans les eaux, murmura Morgan Bauglir.
Je repris l’homme par le col de son manteau noir mais il fixait toujours la tombe de son enfant.
_Regardez ce que vous avez fait ! Criais-je.
Je l’implorais de comprendre mais il ne m’écoutait pas et calmement il enleva ma main de son col. Sa mâchoire se crispa et pour la
première fois je le vis en colère.
_Puisque je vous dis qu’elles sont toujours dans l’eau ! Gronda-t-il.
J’étais perdu. Bauglir semblait en transe et Milan aussi était parti quelque part. Je redemandai à l’homme pourquoi il
avait fait cela. Pourquoi avait-il vendu son âme et son humanité. Je lui demandai s’il avait jamais eu tout cela et alors que je n’attendais plus rien de lui, il posa sa main contre mon torse et
il se mit à sourire. Il me regarda enfin et prit ma main pour la poser contre son torse, à l’emplacement de son cœur. A cause de la pression de sa main, j’entendais distinctement le mien,
frappant ma cage comme à chaque mauvais rêve. Le sien battait différemment, aussi rapidement mais il produisait un bruit différent, plus sourd, moins éclairé. Moins lumineux.
_A cause de la pression, émit-il dans son sourire.
Il vit dans mon regard que je ne comprenais rien et il ajouta deux mots :
"Mémoire affective"
Derrière nous les chaînes engendraient toujours leurs effroyables litanies et Bauglir reprit conscience et son regard hypnotisé se
perdit à nouveau sur la tombe de son fils. Son sourire s’effaça et sa main se détacha de mon cœur.
Maintenant il ne bougeait plus et ne tremblait même plus. Ses yeux près à imploser, arrêtèrent leur croissance et il tomba lentement à
la renverse. Il tomba lourdement au sol et les anneaux des chaînes en suspension retombèrent sur la pierre. Je ne savais à quel instant précis il était mort. Peut-être était-il déjà mort quand
les chaînes avaient commencé à bouger. Ou lorsqu’il avait ouvert les yeux pour la première fois dans ce monde étrange.
Je repris enfin mes esprits et retrouvais Milan allongé au sol.
_Qu’est ce qui s’est passé ? Lui demandais-je en m’agenouillant.
Milan ouvrit péniblement les yeux, comme sorti d’un long sommeil il se massa longuement le visage pour s’éveiller.
_Tu n’as rien ? Demandais-je affolé.
_Je vais bien, ce sont ces drogues naturelles. Elles me bousillent le crâne et ce qu’il y a dedans, répondit-il en tentant de
sourire.
J’étais paniqué par l’étrange état de mon compagnon et par les paroles de Morgan Bauglir.
Tu as entendu ce qu’il a dit ? Tu as entendu ces dernières paroles ?
Milan se releva et constata le cadavre de Bauglir.
_Non. Tu l’as tué ? Me demanda-t-il.
_Il est mort de terreur en voyant les chaînes se mettrent à danser. Tu les as vu ?
_Non, mais je les ai entendu, j’ai entendu leur cliquetis dans ma nuit. Les chaînes ont vraiment bougé ? Je croyais que c’était
la drogue.
Je lui répondis que ce n’était qu’une manifestation physique comme celle que nous avions vu dans la chambre de l’enfant. Une
expérience ultime de la réalité altérée. Milan s’était fait une injection en chemin mais il n’avait rien prit dans le cimetière. Rien qui ne justifiait son inanition passagère. Il lisait
l’inquiétude sur mon visage et je me forçai à sourire.
_Tu te drogue trop mon vieux, ajoutais-je.
_Ou plus assez, répondit-il en souriant à son tour.
Nous restâmes silencieux en délivrant la tombe. Je ne pouvais m’empêcher d’observer Milan alors qu’il prenait grands soins à détacher
les anneaux enroulés autour de la grosse croix. Il était très fatigué et semblait avoir vieillit soudainement.
Nous avions décidé de ne pas retourner chez Meliane Bauglir. Pour lui dire quoi ?
Milan semblait déjà mort à l’intérieur mais je lui avais demandé de tenir le coup encore quelques jours. Il nous restait
une dernière chose à faire. Milan n’aurait pas la force de rentrer chez nous et la tour clandestine n’était plus qu’un spectre, un phare sans lumière, un phare dans la brume que je ne
retrouverais jamais. La musique, que m’avait-elle apporté ? Elle n’avait rien changé à ma vie, tout avait empiré, Milan ne se sentait pas bien.
Il nous fallait maintenant marcher jusqu’au lac où le lieutenant m’avait conduit. Je savais déjà ce que nous allions trouver mais les
hautes herbes nous attendaient.
Je ne me souviens plus combien de jours avons nous marché pour atteindre la rive boueuse du champ de hautes herbes. Je ne sais pas
comment nous avons trouvé le chemin ni comment nous avons survécu sans boire ni manger dans le froid. La drogue, encore, nous avait porté et les étoiles aussi, car il y en avait au-dessus de
nous.
Nous avions traversé des paysages extraterrestres avant de gravir les montagnes qui dominaient les terres. Une rivière de brume dans
l’aurore se jetant dans une mer blanche engloutissant la vallée. Pour l’opiomane ce n’était que la brume matinale mais pour Milan, c’était une mer d’hydrogène comme celle qu’il avait vu sur
Titan. Et puis au loin, de vastes puits dévorés par le feu, des volcans fumants et des torrents de sève serpentant dans les ténèbres.
Il y avait tout cela dans nos esprits mais la brume voilait ma perception de la réalité réelle et l’énergie d’Milan faiblissait.
Lorsqu’il parlait, il s’essoufflait vite et je ne voyais pas toujours où il voulait en venir. Il me parla beaucoup du livre qu’il avait en tête. Il ne cessait de me répéter que nous étions en
2145 et qu’il était impossible que les hommes n’aient pas créé de robots parfaits.
Pourrions nous voir ses choses lorsque nous nous droguons si nous étions des robots, lui avais-je demandé.
Pourrions nous les voir si nous étions des humains, m’avait-il répondu.
Et maintenant, étendu au milieu des hautes herbes, une main reposant sur l’eau, je recherchais les étoiles dans le ciel. Mais elles
n’étaient plus là. Il n’y en avait jamais eu. Milan faisait fondre son dernier sachet de poudre et mon opium modifié était déjà prêt. C’était nos seuls bagages mais pour quel voyage…
Je sentais mon corps s’enfoncer lentement dans les eaux du lac et les hautes herbes sous la surface, transpercer mon corps. L’eau
rentrait dans mes oreilles et je battais des bras et des jambes pour rester hors de l’eau. Je me débattais comme un poisson prisonnier de l’air mais je m’enfonçais toujours plus. Mon cœur cognait
très fort, trompé par mon esprit, troublé par les manifestations physiques dont nous avions été les témoins. Mais ce n’était qu’une vision comme j’en avais vécu des centaines. Quelque part, Milan
s’enfonçait lui aussi mais dans sa propre vision et je ne le croiserais pas dans les eaux du lac. J’aurais pourtant voulu lui parler avant de partir.
Et puis j’entendis mon cœur s’éteindre doucement.
L’eau entra dans mes yeux et instinctivement je fermai les yeux. Et lorsque je les ouvris, je n’étais plus dans l’eau mais elle était
tout autour de moi. Je l’entendais respirer. L’eau était sombre mais je pouvais distinguer les hautes herbes onduler à travers le verre. Je comprenais ce que le lieutenant Dan, ce que les
militaires, les politiques, cachaient. J’étais dans le trésor qu’ils gardaient précieusement et les hommes que le lieutenant avait intimidés la première fois où j’étais venu en ces lieux devaient
sans doute avoir rejoint la demeure de la mort. Ce n’était pas une météorite qui avait brûlé les hautes herbes en plongeant dans le lac, c’était un transporteur qui avait courbé la végétation
aquatique. Hélas, il n’y avait aucune marchandise dans le porteur. Il y avait des colonnes de sièges de chaque côté de l’étroit couloir. Et je me tenais là, parmi ces hommes, ces femmes et ces
enfants à attendre comme eux que les secours arrivent.
Il n’y avait eu aucune explosion et la carcasse ne présentait aucune fissure. Il n’y avait pas une goutte d’eau dans l’avion. Les
moteurs s’étaient simplement arrêtés et l’avion, par miracle avait rencontré l’eau dans sa chute. Mais les portes étaient bloquées. Les enfants étaient plus anxieux mais les adultes avaient
confiance, persuadé que cet assemblage d’acier ne serait pas leur tombeau. Mais ils n’avaient pas encore compris à qui ils avaient à faire. A des humains. Et déjà leur visage s’effaçait pour ne
devenir que des masques sans relief. A mesure que la mort approchait leur visage s’assombrissait et perdait toute vie. Certains erraient comme des spectres allant de hublots en hublots pendant
que d’autres restaient patiemment sur leur siège, feignant d’ignorer ce qui s’était passé. Et puis, alerté par un des leur, ils se précipitèrent tous sur le même côté et plaquèrent leurs yeux
sans vie contre le verre. Quelques-uns me traversèrent en passant de l’autre côté. Dehors, les plongeurs arrivaient.
Les secoureurs parfaitement équipés, étaient nombreux. S’ils avaient ouvert un des sas, l’eau s’y serait engouffrée mais le lac était
peu profond et la plupart des passagers, sinon tous, auraient survécu. Mais maintenant ils étaient contre le verre des hublots et ils nous regardaient attentivement. Puis il s’éloignèrent et
opérèrent un étrange ballet entre les hautes herbes pour se maintenir à notre hauteur. Ils conversèrent en silence et ils partirent.
Bien peu de passagers comprirent ce qu’il se passait à cet instant. Ils regardaient les plongeurs remonter à la surface. Quelques-uns
uns commencèrent à taper contre le verre pour rappeler les secours. Et tous les autres suivirent et bientôt le porteur trembla sous les coups vains d’une centaine de mains. Certains tentèrent
d’arracher les sièges ou prirent de lourds objets pour briser les hublots mais le verre et la mort étaient plus puissants. Il y avait les hurlements et les coups sur les parois et les pleurs et
les prières. Et la haine et l’espoir dans une ombre fugitive dans l’eau.
Je remarquais alors que tous les passagers s’épuisaient dans les coups, les prières et les larmes sauf deux hommes en ensembles froids
et sans esthétique, restés assis sur leur siège, résignés. Ils avaient compris avant tout le monde que personne ne viendrait les sauver et leurs visages n’étaient déjà plus que des masques sans
relief. L’un d’eux tenait une mallette sur ses genoux et je m’approcha de lui pour l’ouvrir. Elle était remplie de crédits de la Confédération. Ces deux hommes étaient des convoyeurs de fonds
politiques mais l’argent ne franchirait jamais la frontière. Toute cette histoire n’avait été qu’un malheureux concours de circonstance.
Une simple défaillance technique avait eu raison du porteur de civil qui avait plongé dans les eaux du lac. Mais les hommes ne
comptaient pas et l’argent, s’il n’arrivait pas à son destinataire ne devait jamais être découvert. C’était de l’argent destiné à financer la campagne d’un politicien de la Confédération en
manque de liquidité. C’était de l’argent destiné à acheter un silence ou une parole. C’était ça la politique : Des trahisons qui m’avaient aidé à tuer Victor Quintero et des alliances
responsables des dizaines de morts qui se tenaient avec moi.
Les politiciens de mon beau pays plaçaient leurs hommes partout dans le monde en échange de leur allégeance. Cet argent appartenait
peut-être à Morgan Bauglir. La mallette perdue, il avait dû sacrifier son enfant, sur les bons conseils d’une secte, afin d’accroître sa puissance locale, de consolider son pouvoir ou de se
protéger de ses ennemis. Et ses amis ou ses ennemis ou ceux de Quintero, l’auraient fait assassiner s’ils avaient découvert l’existence de cette mallette et de cette alliance.
Je refermai la mallette en maudissant tous ces hommes et déjà autour de moi les passagers mouraient dans la posture désespérée de leur
chute. Je restais seul, débout à maudire les hommes du monde entier et je me mis à cogner à mon tour le verre du hublot. Et puis dans l’obscurité des eaux j’aperçus une forme gracieuse et élancée
puis une deuxième et derrière elles des dizaines d’autres, nageant comme de merveilleuses sirènes. Mais ce n’était pas une sirène ni aucune autre créature vivante sur terre ou dans mon esprit qui
s’approchait de moi. C’était une créature d’un autre monde, la mort, qui me regardait à travers le verre. Elle ressemblait à Erika Bekele, elles ressemblaient toutes à Erika. Mais elles portaient
des ailes de glace et une aura lumineuse que les eaux noires assombrissaient. Elles n’avaient pas la vie d’Erika dans leurs yeux.
Elles célébraient la mort, la fin de la souffrance, comme les radiances sans corps célébraient la musique dans la tour clandestine.
L’une d’elles était déjà entré dans l’avion et avait enlacé un corps pour l’emporter dans son royaume. Puis toutes les autres suivirent car la porte était ouverte même si l’eau ne rentrait pas.
Des anges. Chacun emportait sa proie hors du tombeau et se perdait dans l’horizon azuré. Il y avait une créature pour chaque mort et bientôt le vaisseau fut vide. Il ne restait que le bruit
apaisant de l’eau et l’écho lointain des coups portés contre le verre. Je regardai les créatures partir au loin, ne faisant plus qu’un avec l’être humain qu’elles portaient contre elles. Mais
cette vision céleste, belle et terrifiante avait détourné mes yeux de la réalité réelle de ma vie. Il restait une créature ailée dans l’eau, me regardant les yeux grands ouverts, se déhanchant
doucement dans une danse macabre.
Elle n’était pas là pour moi.
Elle me regardait les yeux grands et vides, se demandant ce que je faisais là et je la
regardais tout aussi incrédule. Puis je me retournai enfin vers les sièges arrière pour que ma peur se matérialise. Il restait une personne dans le porteur. Une personne qui n’avait jamais était
là.
Milan me regardait depuis son siège avec un étrange sourire. Il n’avait pas l’air de m’en vouloir de l’avoir emmené dans cet endroit.
Il paraissait déjà moins fatigué. La créature vogua jusqu’à lui et le prit dans ses bras. Je les suivis jusqu’au seuil de l’eau et le visage d’Milan disparut dans la nuit aquatique.
Je restai longtemps assis sur mon siège à attendre. Le bruit des mains contre la paroi résonnait encore dans mon esprit se mêlant aux
battements de mon cœur. La drogue ne voulait pas passer mais il était évidemment qu’aucune créature ne viendrait me voir.
Je remontais.
Aucune trace de Milan à la surface. Il n’était plus là. Il fallait que je cherche des
plongeurs pour remonter les passagers et libérer leur âme. Il était vraiment temps de changer de vie. Sur les bords du lac, il y avait la fin de l’histoire de Milan mais ailleurs une autre vie
m’attendait. Il y avait Nierika. Et il y avait la musique si je ne l’avais pas rêvé.
Quand les mains frappant le verre se turent, je parvins à me lever.